Les ingénieurs du chaos, de Giuliano da Empoli, s’imposait à sa parution comme une radiographie du populisme algorithmique — celui des spin doctors numériques, des laboratoires de données, des manipulateurs de masses du début du XXIᵉ siècle. Cet essai, pendant théorique du roman Le Mage du Kremlin du même auteur, ambitionnait de dévoiler les nouveaux machiavels du code et du big data.
Mais six ans après, l’ouvrage a pris des teintes de musée. Là où Le Prince, L’Art de la guerre ou même les Mémoires de guerre de De Gaulle demeurent intemporels par leur compréhension structurelle du pouvoir, Les ingénieurs du chaos se révèle lié à une configuration technopolitique déjà révolue. La mécanique du populisme qu’il dénonce – fondée sur la viralité des réseaux, les émotions calculées et la communication de masse – s’effrite aujourd’hui sous les coups de boutoir de l’intelligence artificielle.
Le problème n’est plus de repérer les failles d’un populisme devenu caricatural, mais de comprendre comment l’IA transforme radicalement le champ du politique. Au-delà de ses applications de deep tech ou de ses dérives spectaculaires — deepfakes, désinformation synthétique, propagation automatisée —, elle réorganise déjà la société sur des fondements cognitifs et économiques nouveaux : flux d’attention, délégation de jugement, automatisation de la perception. Ce déplacement du pouvoir vers l’invisible technique disloque l’agora même où s’épanouissaient jadis les démagogues.
À cet égard, da Empoli aurait pu, aurait dû, devenir un nouveau Machiavel : non plus celui de la ruse politicienne, mais celui de la “technopolitique”, décrivant comment la souveraineté migre des princes et des peuples vers les architectures computationnelles. Le populisme, réduit à ses figures Trumpiennes et ses cris MAGA, n’est plus qu’un résidu fossile dans un écosystème gouverné par les modèles, les plateformes et les architectures d’IA.
C’est là la véritable tragédie du livre : il révèle une lucidité prématurée sur un monde qui n’était pas encore né, mais qu’il n’a pas su deviner jusqu’à sa mutation actuelle. Les ingénieurs du chaos reste fascinant comme trace archéologique d’un moment où l’humain croyait encore manier ses propres passions. Mais déjà, d’autres “ingénieurs” – ceux du machine learning – redessinent le chaos à une échelle que même Machiavel aurait jugée inhumaine.