Pour le dire vite, Les Irresponsables sont à la montée du nazisme ce que Les Somnambules sont à la survenue de la Première Guerre. Il s'agit toutefois d'un roman moins rigoureusement construit, plus ouvert, ce qui fait son charme particulier, poétique et méditatif, qui ne va pas cependant jusqu'au lyrisme exacerbé de La Mort de Virgile (dont je n'ai jamais pu dépasser les premières pages, bien que ce soit somptueux). Ce qui m'émerveille ici, c'est que l'ambition romanesque de Broch, qui est une ambition formelle (poésie et prose, narration et pensée s'entremêlent, les récits s'entrecroisant comme dans une fugue) est aussi et avant tout une ambition pour le Roman, dont la portée esthétique devrait, selon les propos de la postface, nous hisser vers l'absolu que chaque homme porte en lui. Je me demande ce que Broch, qui fait le procès de la petite-bourgeoisie, aurait pensé de notre littérature petite-bourgeoise d'aujourd'hui (et mon petit secret, et ma petite vie, et ma petite auto- ou exo-fiction) ? Il fut un temps où l'on écrivait des romans avec ambition.