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Vous aussi, peut-être avez-vous lu La formidable histoire de pirates de Defoe, et notamment celle d'Henry Avery, ce pirate qui aurait pris sa retraite à Madgascar et où aurait vécu une utopie pirate égalitaire. Peut-être avez-vous vu de loin de quoi parlait Uncharted 4, et avez-vous voulu vous renseigner.
Cet ouvrage de David Graeber repose sur l'expérience de terrain que mena l'ethnologue anarchiste à Madagascar entre 1989 et 1991. Il remarqua la faible quantité de recherches qui avaient été menées sur Libertalia, vue tantôt comme un mythe complet, tantôt comme une réalité historique. Fort de sa connaissance de la société malgache (il eut même une relation amoureuse avec une Malgache, même si elle se termina mal), Graeber mène l'enquête.
Une tâche difficile et ingrate, tant les sources sont fragmentaires et sujettes à caution. Il y a une chronologie à reconstituer, et l'ouvrage tente de le faire de manière assez déroutante, en jonglant entre plusieurs sources qui nous sont certes présentées, mais auraient bénéficié d'avoir une présentation indépendante en annexe, pour que l'on puisse plus facilement s'y repérer. Si on rajoute à cela la difficulté à s'approprier des noms malgaches qui comptent souvent plus de dix syllabes, et des tribus qui parfois changent de nom ou se parent d'un surnom, dire que ce livre est difficile à suivre est un doux euphémisme. La chronologie en fin d'ouvrage n'est qu'une aide partielle.
Que ressort-il de cette enquête ?
Que les pirates, à la différence des puissances européennes, parvinrent à s'implanter à Madagascar car ils firent comme avaient fait les Indiens ou les Arabes avant eux : ils prirent des compagnes et s'acclimatèrent.
Que ces pirates fondèrent à l'est de Madagascar des sortes de comptoir, qui permettaient aux pirates qui faisaient le "grand tour" (Mer rouge, océan indien, Pacifique occidental), de faire relâche et se délester de leur butin. Qu'ils eurent souvent une attitude hostile à la traite d'esclaves, ce qui contribua à leur insertion, même si tout cela finit souvent par des drames. Il en resta cependant une classe de maîtresses de pirates tournée vers les échanges maritimes, et des lignées de métis. Qu'il resta dans cette société certains codes pirates : la prestation de serment en partageant un breuvage fait d'eau de mer et de poudre ; l'élection d'un chef sur le mode de celui des capitaines pirates ; l'arbitrage des conflits devant la communauté.
Que ces descendants jouèrent un rôle dans la vie politique de la partie est, en particulier contre des tribus de l'intérieur des terres qui elles rejetaient la structure matrilinéaire des descendants de pirate.
Qu'à l'égard de l'extérieur, ces descendants de pirate, comme leurs parents, reprenaient un code royal pour en imposer alors qu'en réalité leur société n'était pas si structurée hiérarchiquement.
Que la légende de Libertalia viendrait d'une arnaque : Henry Avery ayant kidnappé la fille du Grand Moghol et ses richesses, ce dernier protesta auprès de royaumes européens en réclamant sa tête. Des escrocs se firent passer pour des émissaires d'Avery, inventant un royaume pirate qui n'existait pas pour se rendre intéressant.
J'ai essayé de rendre clair les grandes lignes de ce que j'ai compris. Le livre, qui se présente comme une enquête, une réflexion en cours de formation, n'est pas si facile à lire. Il en reste cependant stimulant, et très intéressant si vous vous intéressez à Madagascar. En revanche, sa thèse principale, à savoir que la société pirate, en acclimatant à Madagascar son fonctionnement en mer, aurait donné naissance aux premières expérience démocratiques modernes, laisse perplexe. Elle a certes le mérite de dés-occidentaliser les progrès de la démocratie à l'époque des Lumières, et de rappeler que celles-ci se sont construites en miroir des découvertes européennes sur mer. Mais elle est au fonds peu développée, et pas si centrale dans le livre.
Un livre touffu, intéressant mais qui va dans plusieurs directions à la fois et qui aurait gagné à muscler ses annexes.
Créée
le 31 mai 2025
Modifiée
le 18 juin 2025
Critique lue 8 fois
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