On le sait, cela a été écrit maintes fois, l’univers de Simenon (celui des romans « durs ») est souvent sans issue, la vie suivant un cours tragique. Le titre l’annonce : « Les suicidés ». On ne dira pas qu’on ne nous a pas prévenus (et pourtant…).
Souvent aussi les personnages de Simenon fuient. C’est le cas ici ; Émile Bachelin, jeune homme de 22 ans, s'enfuit avec Juliette Grandvalet, 17 ans, jeune fille docile. Autant lui est sanguin, autant elle est indolente et passive. Elle est étouffée par son père ; lui suffoque d'insuffisance. Il faut qu’ils disparaissent de Nevers pour exister à Paris. Partir pour trouver une issue, pour chercher un sens à leur vie. C’est une triste balade qui s’en suit (cette Juliette-là n'est pas celle de Roméo et cet Émile-là n'est pas un Roméo...), avec à leur trousse le père de Juliette. Mansardes sordides, hôtels louches, monotonie de leur petite existence grise, le vide qui les habite, les magouilles pour remplir les creux. Les deux personnages sont pitoyables, avancent vers une fin inéluctable, en quête dont on ne sait quoi, incapables de dire exactement ce qui les meut, inexistence induisant comportements absurdes et irrationnels, ce qui, dans ce roman, fait penser à Camus : absurdité de la condition humaine, recherche vaine d’un sens au monde, à son existence sur terre, et au final, aucune issue, si ce n’est le suicide…
Tout ceci est raconté par Simenon avec concision d’une manière froide et implacable.
Juliette avait une sensation curieuse : les mots qu’elle prononçait, ainsi que les paroles de Bachelin, tombaient dans l’air comme dans un vide et n’avaient aucune résonance. Est-ce que seulement leur conversation avait un sens ? Elle ne réfléchissait pas à ce qu’elle disait. Cela lui paraissait sans signification. (…) Le décor lui-même n’était-il pas incohérent ? Elle ne s’en était pas rendu compte jusqu’ici, mais maintenant elle en était frappée. Ce n’était pas un appartement. Ce n’était rien de ce qui existe.