J'ai l'impression qu'il y a parfois une forme d'incompréhension qui persiste autour de la nature des Villes invisibles, ouvrage auquel on reproche parfois son abstraction voire son manque de satisfaction des critères de la fiction comme s'il s'agissait d'une œuvre se rattachant au corpus de la narratio – reproche que je ne comprends pas.
Je voudrais donc rédiger cette brève notice afin de revenir là-dessus rapidement, ma relecture de l'année étant achevée.
Les Villes invisibles est un essai de sémiologie conçu par Italo Calvino pour s'articuler autour de deux dynamiques complémentaires :
En italiques, des « monologues opposés » rêveurs mettent côte à côte deux apprentis herméneutes, le Khan et Marco Polo, qui méditent chacun en réalité seul sur la manière de comprendre le monde, et peut-être (nous dit la fermeture du livre) de supporter son horreur de miroir dont parle Bioy Casares au début de « Tlön ».
En cursives, et entre les moments charnières, théoriques, du « cours » que constitue le livre, des descriptions de villes impossibles (des adunata urbaines) servent d'exercices pratiques pour le troisième comparse de la leçon – vénitienne celle-là, pas américaine – qu'est le lecteur. Celui-ci aura l'occasion de s'essayer à travers plusieurs regards, ou plusieurs filtres (le désir, la mort, la contiguïté, le dévoilement etc), à la description sémiotique.
La démarche sémiologique est une théorie du langage et de la communication qui se prolonge en vision philosophique du monde comme représentations. Cousine de certaines explorations fondamentales du structuralisme et dans le même temps, l'exploration sémiologique cherche à décoder, à déchiffrer les systèmes de symboles qui nous permettent de ranger l'abstraction (douloureuse ?) du monde. Nous n'arrachons pas des morceaux de réalité objective que l'on examine froidement ou même que l'on recompose en quelque chose porteur de sens, nous comprenons des images (que les personnages désigneront comme des « emblèmes » ici) qui connotent des, qui renvoient à des conceptions intellectuelles du monde.
On peut appliquer cette potentialité de lecture à à peu près n'importe quoi ; on enseigne d'ailleurs aux publicitaires, marketeux et autres communicards en herbe les rudiments de cette réflexion, bien sûr dépouillée de tout ce qu'elle peut comporter de poétique et de critique. Le génie des Villes invisibles, c'est que Calvino applique cette loupe à un examen de l'espace qui permet de parler de tout puisque le livre est littéralement cosmique, dans son sens étymologique et dans son sens concret : il réfléchit aux arrangements possibles du monde, et crée par là une superstructure paradigmatique qui peut se décliner en toute préoccupation imaginable.
Au demeurant, je trouve la beauté du livre remarquable, borgésienne en diable, constituant un très bon complément à l'article « le voyageur dans la carte », réédité dans Collection de sables, et qui développe une idée comparable – il me semble d'ailleurs que Borges, toujours, réfléchissait dans son Livre des préfaces à une idée comparable partant du même symbole de la puissance démiurgique qu'est l'empereur oriental.
Je trouverais plus agréable en soi d'aborder les Villes comme une cartographie superbe de la pensée, un grand essai de poésie géographique, un précurseur de la narration environnementale, un réactualisateur brillant du genre historique, mystique et cryptique de l'énigme. Mais, dans tous les cas, ça n'est pas un récit, et il serait particulièrement infructueux de vouloir l'aborder par là.