Il y a dans la poésie de Gracq, plus encore que dans ses récits romanesques, ce sentiment qui saisit le lecteur, et l’oblige, irrationnellement à certains égards, à un profond respect. Respect dont la frontière avec l’admiration servile est fine ; tant et si bien que chaque poème se lit avec cette double impression du talent et de la crainte. Comme si de cet esprit, discret entre tous, cherchait à poindre toute la vérité du monde, dans son horrible complétude.
Il faut lire ces poèmes pour comprendre ce que je dis là, ces flots ininterrompus de verbes et d’adjectifs dont la fusion impie brosse le tableau pénétrant et effrayant d’une modernité assaillie par l’âpreté d’une langue exploitée jusqu’à son extrême dénuement. Vision traditionaliste dont est absente toute idéologie, toute joie ou toute tristesse. La rectitude du mot forge cet univers de plomb au sein duquel il nous semblerait reconnaître quelque silhouette familière.
La lecture, heurtée au possible, se joue de cette énigme que notre cerveau se persuade à ne pouvoir résoudre. Au mépris de toute logique, les yeux reviennent automatiquement quelques lignes plus haut, quelques pages en arrière, comme pour tenter de briser le charme secret pourtant compris dans sa bienveillante débilité quelques secondes auparavant. Comme si, dans ces feuilles aspergées d’encre, allait surgir à nous le fin mot de l’histoire.