Un bouquin assez court, mais encore un ouvrage remarquable de l'historien Johann Chapoutot. Dont le propos, à travers notamment la trajectoire d'un certain Reinhard Höhn, est d'éclairer la façon dont la pensée nazie a largement infusé dans le monde économique occidental d'après-guerre. Pas très surprenant pour ce qui de l'Allemagne (de l'ouest), puisque nombre de nazis qui occupaient des postes administratifs - et n'avaient que peu de sang directement sur les mains - se sont recyclés dans les institutions d'après-guerre.

Le bouquin est court, mais bien construit : il évoque d'abord l'enthousiasme dont font preuve certains jeunes intellectuels brillants lorsque les nazis parviennent au pouvoir. Tout est à reconstruire et certains ont plein d'idées dans ce sens. Suit un chapitre qui traite de la haine de l'état et de ses structures rigides : mieux vaut des agences indépendantes aux périmètres flous et pouvant se chevaucher (ce qui permet d'entretenir une saine émulation, un principe bien connu dans le management moderne). Puis un chapitre sur le concept de "liberté germanique" (sic) : les membres sains du corps social suivent naturellement leur guide, puisqu'il ne fait qu'exprimer leurs volontés.

Vient ensuite le chapitre qui au cœur du sujet : chaque subordonné (notamment, le petit chef) va avoir toute liberté pour atteindre les objectifs qui lui ont été fixés par l'échelon supérieur. C'est à dire qu'il est libre des méthodes à employer et, selon Chapoutot, des moyens à employer pour cela. Mais il est bien sur tenu d'atteindre ses objectifs. Pas de doute, c'est bien le management par objectifs en vigueur dans la plupart des grandes entreprises ! Même si le capitalisme financier a si l'on peut dire repris la main sur les moyens, notamment financiers, dont il n'est guère prodigue pour aider chacun à atteindre ses objectifs...

La fin du bouquin est plus centrée sur la trajectoire personnelle de Höhn, qui connaitra gloire et fortune durant 40 ans, en fondant une école de management, en dispensant moultes formations et en écrivant de nombreux bouquins. Théorisant notamment la guerre économique sur le modèle de la guerre militaire. Tout ça avant de mourir dans son lit à l'âge canonique de 96 ans. Pas mal, pour un ex-général SS. Il n'aura rien renié de ses idées, laissant juste sur la touche les avatars les plus visibles du nazisme : l'espace vital et bien sur le racisme et l'antisémitisme. Bon, il aura tout de même été rattrapé par son passé dans les années 80.

Et le talent de Chapoutot est justement d'approfondir cette question de l'idéologie nazie au-delà de ses marqueurs les plus connus. Un peu ce à quoi s'essaye Jonathan Littell dans les Bienveillantes, mais avec moins de rigueur historique. Bref, voilà un bouquin que l'on peut qualifier d'éclairant et dont, par les temps qui courent, on peut que recommander la lecture.

Marcus31
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le 22 janv. 2026

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