Il faut savoir que ce livre est l'édition d'un recueil publié du vivant d'Armand Robin Ma vie sans moi, agrémenté d'un recueil posthume Le monde d'une voix. Sans rentrer dans les détails de la mort de Robin et les complications de ses éditions posthumes, il faut simplement savoir que ce livre est une contrefaçon, orchestrée par Gallimard qui a abandonné les archives de Robin à des gens peu scrupuleux qui ont sélectionnés et remontés l’œuvre de Robin comme ils le désiraient, en accord avec une image du poète à laquelle il s'opposait dans ses écrits et dans sa vie.
Ainsi Ma vie sans moi a été amputé d'une moitié qui consistait en des « non-traductions », autrement dit des traductions de poèmes qui sont plus exactement des réécritures de fragments de poèmes étrangers dans lesquels Robin se sent traduit. Le fait d'amputer des poèmes « non-traduits » montre d'une part qu'ils étaient considérés comme des traductions, et qu'il avait dans la tête des éditeurs une séparation qui refuse de reconnaître le projet poétique global de l'auteur. Il y a d'un côté l’œuvre poétique légitime, et de l'autre une activité littéraire dispensable et de seconde zone. Or, le travail de Robin vise justement à confondre les deux, à ne pas créer de frontière entre l'une et l'autre, mais les douaniers de Gallimard en ont jugé autrement.
Et puis il y a ce second recueil posthume, Le Monde d'une voix dont le titre s'oppose aussi à la philosophie de Robin. Son travail consistait à se retrouver lui dans d'autres langues, non pas à unifier les autres langues dans la sienne. Pour le dire ontologiquement, la poésie de Robin n'est pas moniste mais pluraliste. Mais surtout ce recueil a été construit de toutes pièces, et de manière posthume, en découpant aux ciseaux (ceci n'est pas une métaphore) dans les archives de son travail les phrases, les vers, les mots, les passages qui ne convenait pas à l'éditeur.
Il était prévu que Ma vie sans moi soit réédité dans sa version originale, avec les traductions réintégrées au recueil et que Le monde d'une voix ne soit plus édité. Mais ça ne s'est pas fait, et tant que ça ne se fera pas il n'est pas nécessaire de lire ce travail, puisqu'il n'est pas de Robin mais des décisions éditoriales de Gallimard (qui dans cette collection de poésie sont quasiment toutes catastrophiques en plus de faire payer une blinde des textes pour la plupart libre de droits). Il reste à espérer qu'en 2031, à l'occasion des 70 ans de la mort de Robin, les textes, en tombant dans le domaine publique, permettent de corriger ce scandale éditorial, et qu'on ait enfin accès à ce qu'il reste des originaux de Robin, tels qu'ils nous sont parvenus avant qu'on les ait dispersés, revendus, découpés ou tout simplement jetés. Afin d'insister sur l'ampleur du désastre, il faut rappeler que sur trois valises de documents qui ont été sauvées de la destruction au moment de sa mort, il ne reste aujourd'hui qu'un millier de pages conservées.
Pour le moment le seul travail d'archive respectueux des manuscrits qui a été entrepris sur Robin, se trouve consigné dans les publications dirigées par Françoise Morvan (2 tomes d’Écrits oubliés, D'autre en autre, Poésie sans passeport, Fragments) ou dans le recueil conservé tel quel depuis sa première publication de son vivant Poèmes indésirables, sinon dans les traductions d’œuvres complètes qu'il a pu donner de Shakespeare, Omar Khayam ou quelques autres.