En 1860, alors que l'empire colonial néerlandais n'est pas remis en question _ après tout on a bien le droit de piller les ressources de l'autre si on est les plus forts_ , une voix s'élève, celle de Multatuli (j'ai beaucoup souffert).
Il décrit une société javanaise qui court à sa perte : en plantant systématiquement du café et du sucre à la place du riz, on affame les populations, au point que des régions fertiles souffrent de famines chroniques. On permet de plus que l'on vole les javanais, déjà fortement appauvris par un régime oppressif, de toute façon ce n'est jamais qu'une main-d'oeuvre corvéable à merci, et quand le mécontentement enfle on envoie malgré tout au gouvernement des rapports sur la tranquillité excessive de la province dont on s'occupe, le contraire serait avouer son incompétence.
Max Havelaar est un résident qui va avoir à coeur de soutenir la justice, ce qui évidemment va lui valoir des déboires, car en s'élevant contre les exactions de ses supérieurs, il ne peut espérer de remerciements.
Mais ce qui frappe avant tout dans Max Havelaar, c'est le forme que prend ce roman. Aujourd'hui encore, on peinera à trouver les livres qui lui ressemblent. En fait, on pense fatalement à Tristram Shandy. Comme le roman de Sterne, Max Havelaar est un concentré de discussions et de digression. On y fait même une digression sur la pertinence d'user de digressions, c'est dire. Aucune intrigue suivie, et le tout est émaillé du supposé récepteur de ce texte, Batavus Droogstoppel, estimable courtier en café, effaré par les écrits. Le prénom de Batavus semble indiquer que Multatuli veuille ériger cet homme en modèle, et quel modèle : béni oui-oui, insupportable d'arrogance et d'étroitesse d'esprit, il représente le commerçant néerlandais sûr de ses connaissances qui cautionne l'exploitation du javanais, qui plus est au nom d'idéaux, ce qui explique qu'il soit si content de lui-même.
Multatuli prophétise l'écroulement à court terme de l'empire colonial néerlandais, arguant qu'on ne peut continuer impunément à oppresser un peuple, cela fût-il facile en apparence : car lorsque la colère sera à son comble, et qu'elle surpassera la peur des représailles, la révolte est l'unique horizon laissé au javanais. En proposant le droit de révolte légitime face à une tyrannie excessive, Multatuli préfigure les penseurs de la décolonisation tels que Fanon.
Max Havelaar fait partie de ces oeuvres qui ont marqué leur époque, et bien qu'elle fut décriée _ après tout c'était un pied-de-nez à un ordre établi qui enrichissait de nombreux notables, qui s'offusquèrent au nom de la morale (bien sûr) qu'on allât contre leurs intérêts_ , elle fut à l'origine de nombreuses réformes, ce qui prouve suffisamment à quel point il avait raison.
A noter que Multatuli ne questionne pas que l'indigène javanais soit sujet néerlandais, mais il demande qu'en tant que tel, ses droits soient respectés.
Les notes en fin de volume, de la main de Multatuli sont assez édifiantes, même s'il s'y dessine en creux le portrait d'un auteur arrogant, un auteur qui avait des choses à dire sur un sujet qu'il connaissait bien, mais on peut deviner pourquoi ses autres oeuvres n'ont pas marché : outre qu'il se place lui-même dans la position de celui qui veut exposer une situation sans être du métier d'écrivain, ce qui explique aisément l'exaltation de nombreux passages, il développe parfois des idées qui n'en ont guère besoin. On peut donc imaginer que les livres ultérieurs qu'il écrivit pour développer ces idées, ne sont pas particulièrement intéressants.
Reste que Max Havelaar trouve, peut-être justement parce que l'auteur n'est pas écrivain de métier, une forme originale d'une modernité indéniable, et que l'on y trouve parfois des pépites, comme ce merveilleux conte de Saidjah.
Le revers de la médaille est qu'on puisse facilement y être hermétique.