Les erreurs ont parfois du bon. Séduit par La Nuit au cœur, Prix Fémina et Prix Goncourt des lycéens 2025, je cherche dans les rayons de ma médiathèque un autre opus de Nathacha Appanah et tombe sur ce recueil de nouvelles. Au moment de l'ouvrir, je réalise qu'il s'agit d'une autre écrivaine au nom proche : Anjana Appachana ! Va pour cette romancière indienne, donc.

Bonne pioche, car cette lecture m'a enchanté. A travers différentes histoires, l'Inde d'aujourd'hui nous est contée. Il y est question de la condition féminine bien sûr, mais pas uniquement.

Dans Bahu, une jeune femme se retrouve prise au piège au sein de sa belle famille : elle doit assumer la tache de femme au foyer alors qu'elle voulait travailler. Son Siddarth adoré ne se place pas de son côté. Elle finit par se décider à fuir, mais où ? Ses parents ne comprendraient pas. Reste une bonne amie qui accepte de l'héberger. Un beau matin, elle saute dans un taxi. Elle peut respirer "profondément - enfin - le parfum de la terre humide."

Mes seuls dieux raconte l'attachement d'une petite fille à ses parents. Le premier drame est ce conte que lui lit sa mère, où Jeannot Lapin finit en civet, ce qui la fait beaucoup rire. La narratrice pas du tout, car elle imagine son propre père coupé en morceau et nageant dans de la sauce. Une façon de parler du végétarisme si important en Inde. Le second drame est une liaison adultère de sa mère avec un cousin éloigné, son mari étant éloigné durablement par son travail. Page 42 :

Ils étaient dans le salon, elle sur le canapé, lui sur la chaise en face, et il y avait un calme épouvantable [jolie formule] dans l'atmosphère. Il la regardait et elle le regardait et je fus remplie d'une telle terreur que je me mis à crier son nom très fort. Ils sursautèrent. Je hurlai, va-t'en, toi, va-t'en, va-t'en, va-t'en, va-t'en.

Fantasme ou réalité ? On ne le saura pas. Ne compte ici que l'amour dévorant, exclusif, jaloux de cette enfant pour sa mère, qui la pousse à de terribles crises. On tend à supposer le récit assez autobiographique.

Sharmaji adopte un ton plus léger. L'histoire d'un employé qui arrive systématiquement en retard, tire au flanc toute la journée et s'insurge dès qu'on lui en fait la remarque. Avec son copain Guptu, ils ne vont cesser d'agonir d'injures leur entreprise indigne, comme s'ils étaient exploités. La meilleure défense, c’est l’attaque : sans aucune retenue, Sharmaji tombe sur son chef ou sur le dirigeant de la section syndicale, leur signifiant que ce sont des moins que riens. Avec la jolie cheffe du personnel, Miss Das, il manœuvre habilement, d'abord en répandant des ragots sur ceux qui l'accusent, ensuite en bifurquant sur ses dons de poète, enfin en entrant dans son intimité. Ainsi parvient-il à ne jamais travailler. Assez drôle. Cette nouvelle m'a rappelé le fameux passage de Belle du Seigneur où le mardi d'Ariane occupe sa journée à de toutes petites actions qui lui permettent de ne rien faire de productif. Lors des échanges avec Guptu, quelques messages sur la mentalité indienne passent. Ainsi, page 50, alors que son ami lui demande s'il cherche à trouver une épouse, Sharmaji répond : "J'ai vu quatre filles jusqu'ici. Elles ont toutes le teint sombre." Ségrégation assumée.

Prophétie aborde la question de l'avortement en Inde. La nouvelle débute comiquement, page 79 : "Pour finir [commencer par "pour finir" est déjà cocasse], on a décidé de consulter l'astrologue avant d'aller chez la gynécologue." Amrita, en effet, est enceinte. L'astrologue lui prédit un beau mariage, non sans la dépouiller de presque tout ce que les deux jeunes filles possèdent : 20 roupies. La gynécologue leur donne des adresses pour avorter, sans leur faire payer la consultation. Pas question d'épouser Rakesh, avec qui Amrita a couché : c'est une jeune fille moderne, qui ne veut pas se marier. Hemu, la narratrice, rêve, elle, de prince charmant. En cherchant à se rendre à l'une des adresses sans permission, les deux jeunes amies se font prendre par le surveillant de la résidence universitaire. Les voilà retenues pendant des semaines, jusqu'à ce qu'Amrita attrape la rougeole. Rakesh rapplique, il veut payer l'avortement, mais c'est finalement ses parents qui reviennent chercher Amrita, victime d'une fausse couche. Le drame des adolescentes nullement prêtes à devenir mères, comme l'avait si bien raconté Audrey Diwan dans L'Evénement, tiré du roman éponyme d'Annie Ernaux.

Le fantôme de la Barsati parle de la superstition en Inde. C'est l'histoire d'un appartement avec terrasse au sommet d'une maison (barsati) que son propriétaire cherche à louer. Il cherche un locataire du sud de l'Inde car ils sont réputés plus malléables - autant dire plus exploitables. Le mépris du Nord pour le Sud est ici évoqué, par exemple lorsque M. Srivastava, le propriétaire, s'entête à nommer indistinctement tout Indien du Sud "Madrasi". Page 105, métaphore amusante : "Les locataires originaires du Sud semblaient avoir disparu, comme engloutis par une chasse d'eau estivale."

M. Srivastava tombe sur Rao, un beau jeune homme très sympathique. Et aussi rusé : il négocie le prix en arguant que cette maison est hantée. Et ça marche, à la grande fureur de leur fille Namita, qui a la tête sur les épaules. Elle finira pourtant par tomber amoureuse du beau Rao, sans pour autant l'épouser, résistant, comme beaucoup de jeunes femmes du livre, à la tradition. Mais les deux quitteront bien le foyer familial ensemble. Il y a aussi l'histoire du domestique Ramsara, qui tombe malade chaque année à la même époque, envoyant sa femme le remplacer, ce qui ne l'empêche pas, aussi, de la battre. L'occasion d'évoquer la contraception et les relations sexuelles non consenties puisque la ribambelle de gamins ne cesse de se développer.

Sharmaji et les sucreries de Diwali signe le retour de notre grand flemmard spécialiste de la revendication et de la délation. Promu chef de service, il n'en rame pas plus qu'avant et est toujours sans pitié envers son employeur. Et pourtant, il s'en tire, semble nous dire, un sourire en coin, Anjana Appachana. Il est ici question d'obtenir un kilo de sucreries par salarié, au lieu des 500 g habituels. On retrouve Guptu, le patron de Sharmaji, le syndicaliste, Miss Das, avec plaisir. Joyeusement absurde : une sucrerie littéraire.

Changement radical de ton avec le poignant Incantations. Geeti, une fille de 12 ans, apprend le jour du mariage de sa sœur Sangeeta qu'elle s'est fait violer par le frère de son futur époux. Traumatisme pour cette enfant qui, comme la Hemu de Prophétie, rêvait de prince charmant en lisant Jane Eyre. Mais ce n'était qu'un hors d’œuvre : contrainte de cohabiter avec son beau-frère, Sangeeta sera violée régulièrement. Quant à son mari, ignorant tout, il s'étonnera de son peu d'appétit pour les choses du sexe. Bien sûr, omerta totale, imposée par Sangeeta qui craint d'être rejetée si son lourd secret s'évente. La narratrice trouve appui auprès de sa tante Mala mousi, l'une de ces figures émancipées qui parsèment ce recueil de nouvelles - d'ailleurs c'est simple, elle fume. Geeti finit par cracher le morceau. Les parents sont informés. Peu après, on apprend la mort de Sangeeta. Nullement d'une crise cardiaque comme on le lui avait dit alors : Sangeeta a châtré son tortionnaire avant de se donner la mort en se pendant au ventilateur. Geeti, devenue adulte, l'apprendra par sa toute jeune cousine. D'une fillette à l'autre, la boucle est bouclée.

La mère de Geeti se réfugie dans la religion. Page 198 : "Ma mère pratique le détachement, absolument convaincue que ce sont les attachements seuls qui apportent le chagrin." Typique du bouddhisme et de l'hindouisme. Mais cette attitude, critique la pragmatique Mala mousi, conduit au fatalisme et à l'irresponsabilité. On sent la romancière proche d'une telle thèse.

Entre l'athée et la bigote, n'y a-t-il pas un "état intermédiaire" s'interrogeait Geeti à l'âge de 12 ans ? La question nous vaut ces beaux paragraphes, page 199 :

Oui, il en existe un. Je suis ce cas intermédiaire ; c'est seulement une question de temps pour que mes boutons se résorbent gentiment, que mes seins apparaissent mystérieusement, que les poils de mes bras et de mes jambes disparaissent - arrachés résolument à la cire, que mes sourcils dessinent un arc et s'écartent, après avoir été minutieusement épilés. C'est seulement une question de temps... Un temps qui ne soit pas immobile et stagnant comme celui de ma mère, mais un temps entièrement à moi. (...)
Oui, j'étais un cas intermédiaire ; ni mariée, grosse, mécontente et résignée comme ma mère, ni célibataire, intransigeante et indépendante comme Mala mousi, mais, séparée pour l'heure d'un mari buté et ronchon, ayant troqué mes vieilles illusions contre une autre - celle de l'empathie, de la tendresse et de la camaraderie.

Car Hemu est à présent une adulte qui s’est mariée et se déclare déçue par l’homme qu’elle avait choisi. Un destin "intermédiaire". Plus banal.

Enfin, Sa mère est une réflexion sur les différences culturelles entre l'Inde et les Etats-Unis, à travers une lettre adressée à une jeune fille exilée. Anjana Appachana y défend les valeurs indiennes tout en en dénonçant les travers. On voit passer, comme à plusieurs reprises dans le recueil, l'idée que les mariages arrangés marchent très bien. Page 216 : "Dans un mariage arrangé tu n'auras pas de désillusions, car tu n'auras pas eu d'illusions au départ. C'est pour cela que les mariages arrangés marchent." Ce surprenant - mais nullement indéfendable - plaidoyer montre bien le positionnement de l'autrice : entre tradition et modernité, à la recherche d'un équilibre. Qui a voyagé en Inde constatera en effet cet instable mélange : l'Inde est à la fois un pays qui évolue à toute vitesse, et un pays qui conserve ses traditions millénaires inchangées, phénomène qui ne manque pas de fasciner le touriste occidental.

* * *

L'écriture est de qualité, sans être exceptionnelle. Comme chez Nathacha Appanah, une certaine humilité s'en dégage, suscitant la sympathie. Relevons deux petites faiblesses. La première, assez courante il faut bien le dire : les changements de temps. Page 194 : "Mala mousi m'aida à boucler ma valise, et ensuite je suis allée dans son appartement (...)". Au sein d'une même phrase, ça ne fonctionne pas. Deuxièmement, cette faute, là aussi courante, page 207 : "Peut-être est-ce de ça dont tu rêves". Mais ces erreurs semblent imputables au traducteur.

Variété des sujets, des humeurs, des longueurs de texte : Mes seuls dieux offrent un parcours assez passionnant dans l'Inde d'aujourd'hui - appuyé par un glossaire des mots indiens en fin d'ouvrage. Bonne pioche, décidément.

7,5

Jduvi
8
Écrit par

Créée

le 26 janv. 2026

Modifiée

le 27 janv. 2026

Critique lue 3 fois

Jduvi

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