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Critique de Moïra par AlexandreDevelay
Moïra est un livre qui se lit en un instant. Son intuition est brillante, son propos cinglant. Il résonne même étrangement avec l'actualité.
le 28 avr. 2016
Joseph Day, un jeune étudiant, a choisi de s'installer en pension dans une petite ville universitaire aux États-Unis pour poursuivre ses études. C'est un jeune homme rural (« venu des collines »), qui ne sait et ne pense qu'à travers les Écritures. Il est alimenté et chargé de toutes les interdictions de la Bible. Obsédé par le péché, il n’a en tête que l'impératif du Salut pour lui et pour les autres. C'est un esprit ingénu (pour ne pas le qualifier de simplet), mais également violent. Aux yeux de ses pairs, il est à la fois étrange et préoccupant.
Pour bien comprendre le comportement de Joseph Day, il faut prendre en considération son statut de protestant (ce que l’auteur se garde de faire).
Alors que les Catholiques peuvent trouver le salut dans le respect des dogmes de l’Église, les protestants (Calvinistes) sont persuadés que l'homme est prédestiné. La prédestination est un concept selon lequel Dieu a choisi de toute éternité ceux qui seront graciés, ceux qui auront droit à la vie éternelle. Dieu aurait aussi choisi de toute éternité ceux qui seront damnés (concept de double prédestination propres aux Calvinistes).
C’est donc une angoissante question que se posent les Protestants : Comment savoir si l'on est élu ? La réussite professionnelle est un signe d’élection tout comme l’est la réussite dans les études. L'individu doit donc se consacrer à son travail considéré comme une fin en soi et favoriser l'épargne sur le plan économique et l’ascèse et la retenue sur le plan privé, plutôt que la consommation, les loisirs et les plaisirs.
Joseph Day est un adepte forcené de cette éthique protestante (se méfier des biens de ce monde et adopter un comportement ascétique). Tout le heurte dans la vie urbaine et la cité étudiante : les femmes qui fument, les moindre allusions à l’amour (même chez Shakespeare), à la sexualité (incapable même d'envisager l'existence de l'homosexualité), dégoût du corps des autres et du sien, insupportables sont les conversations débridées, tout lui semble impur… D’un point de vue freudien, c’est le prototype même du frustré…
C’est bardé de tous ces "bagages" que Joseph, qui se pense élu, va finir par rencontrer Moïra, jeune femme délurée pour son époque, et se retrouver ainsi confronté à son destin…
Le roman de Julien Green date de 1950 et relate une histoire qui, elle, se situe dans les années 20. Aujourd’hui, tout cela nous semble évidemment très daté (existe-t-il vraiment encore de tels « obsédés de Dieu* » ?). On admirera l’écriture maîtrisée de Julien Green, car plus personne, aujourd’hui, à ma connaissance, n’écrit comme cela. Il est sûr que les préoccupations religieuses de plusieurs de ses personnages n’intéressent plus guère les romanciers du 21ème siècle. On peut cependant méditer cette phrase de Cioran : « Je n'ai pas la foi, heureusement. L'aurais-je, que je vivrais avec la peur constante de la perdre. Ainsi, loin de m'aider, ne ferait-elle que me nuire. » C’est exactement ce qui arrive au Joseph de Julien Green.
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* La radicalité religieuse est aujourd'hui ailleurs...
Créée
le 16 oct. 2025
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