Histoire d’une « folle » à l’âge moderne

Tout commence par un secret de famille : une arrière-grand-mère mystérieuse, sulfureuse, qui hante toute sa descendance mais dont personne ne parle sinon par allusions complices et regards entendus, une vigilance particulièrement accrue à la consommation de drogues des derniers rejetons car « il y a une faiblesse dans la famille », et la peur de l’écrivaine-narratrice, Adèle Yon, de devenir folle. À partir de ces éléments épars, l’enquêtrice en herbe (le livre est issu, on ne sait pas trop comment ni selon quelles modalités, de sa thèse en études cinématographiques) commence, « comme toutes les filles de sa famille entre 25 et 30 ans », à poser des questions sur cette aïeule, Betsy, à sa grand-mère, une de ses filles.

Je me rends compte à ce moment-là que je n’ai jamais envisagé le rapport à Betsy autrement que sur le mode de la curiosité personnelle, une affaire entre mes grands-parents, quelques vieux papiers et moi. Une histoire à tenir cachée, discrète, pour trouver sans bruit la réponse à la seule question qui me hante : Suis-je folle, moi aussi ? (p. 112)

La première partie, dans laquelle Adèle Yon raconte chronologiquement son enquête auprès d’aïeux, oncles, tantes, cousin‧es tous‧tes lacunaires, secrets, partiels, rechignant à dire ce qu’ils savent ou croient savoir, m’a le moins convaincu car suivant une construction byzantine : le livre s’ouvre sur le récit du suicide de Jean-Louis, un grand-oncle, qui serait lié à la mort de Betsy 30 ans plus tôt, puis il y a un trajet en voiture de la narratrice avec ses grands-parents sous la nuit espagnole où elle commence à les interroger, des reproductions tapuscrites in extenso de la correspondance de Betsy avec son mari André, des extraits d’entretiens insérés dans le livre façon enquête policière alors que, pour certains des interlocuteurs, ils étaient parfaitement intégrés au récit sur la page précédente, des références soudaines et assez inexplicables au propre couple de l’autrice au début, abandonnées ensuite… Tout ça est monté d’une manière trop cinématographique, et quelque chose ne fonctionne pas, pour moi, dans ces 180 premières pages.

Puis, dans la deuxième partie, la chercheuse reprend le dessus et s’intéresse à l’histoire de la lobotomie – car c’est bien de cela dont il s’agit – et sa diffusion en tant que pratique médicale, en fait de contrôle social et patriarcal : là, le livre décolle et prend de l’ampleur. Adèle Yon découvre que Betsy fut la première femme lobotomisée de France, essaie de reconstituer son parcours d’hôpital en asile. Voilà le cœur du livre : la psychiatrie en France au XXe siècle et son rôle de contrôle, d’asservissement des femmes. Bien sûr, les mauvaises langues diront qu’on le savait déjà (sans remonter à Michel Foucault, le premier roman de Victoria Mas sur une thématique similaire, Le bal des folles, connut un grand succès il y a quelques années), mais incarnée de cette façon dans une histoire familiale, ce bout d’histoire du patriarcat est saisissant. Le côté « arrière-boutique » des enquêtes m’intéresse toujours et l’autrice a de belles notations sur les archives et les archivistes.

C’est le principe de la recherche, conclut M. de Gand. Parfois on a, parfois on n’a pas. M. de Gand résume ici, avec une placidité exemplaire, une question en réalité très épineuse. Veut-il dire : Parfois on a, parfois on n’a pas, et c’est comme ça, il faut s’y faire ? Ou veut-il plutôt dire : Parfois on a, parfois on n’a pas, et il faut essayer de combler ce qu’on n’a pas grâce à ce qu’on a ? Si on comprend la seconde option comme une injonction à proposer des interprétations, des récits, des fictions à partir desquelles le peu que l’on possède deviendrait l’histoire au complet, on déduira que la première réponse est celle qui convient le mieux au caractère d’un archiviste (…) Mais on peut également comprendre la seconde option autrement. La recherche, comme la fiction, possède ses propres outils pour combler les vides. (p. 248)

Le fin mot de l’histoire, que l’on devine avant la narratrice (surtout après une pareille réception – mais c’est de ma faute d’avoir trop tardé), c’est que Betsy fut cataloguée folle, schizophrène, par son père et son mari, un salaud fini, avec la complicité du personnel médical, car trop libre, pas assez soumise à l’ordre social patriarcal incarné par André. Mais ce qui compte là-dedans est moins la destination que le voyage, bien sûr, car celle-ci est somme toute assez banale : la folie est avant tout une construction sociale, une technologie de contrôle et de mise à l’écart, qui ne se transmet dans les familles de génération en génération que par les récits et les manières de faire famille, c’est-à-dire d’endoctriner des individus. Rien de génétique là-dedans.

La question n’est pas : est-ce que la lobotomie guérit ? La question n’est pas non plus tout à fait : est-ce que les symptômes ont disparu ? La question est : est-ce que la lobotomie permet de limiter les préjudices que le comportement du malade porte à son entourage ? (p. 221)

Le voyage vaut donc le coup pour sa valeur didactique, politique, mais aussi pour les personnages que l’on croise : la grand-mère de l’autrice, sublime, déchirée dans un conflit de loyauté entre le secret de famille et la quête de vérité de sa petite-fille sur sa propre mère ; Roseline, l’une des infirmières de Fleury-les-Aubrais où Betsy fut internée 17 ans (!) ; le psychiatre américain Freeman, inlassable lobbyiste, dirait-on aujourd’hui, de la lobotomie, qui pour en faire la promotion et la démonstration parcourt les États-Unis de long en large avec son pic à glace en camping-car, la « lobotomobile »… Et une cousine d’Adèle Yon, céramiste, qui lui partage les résultats de sa propre enquête : l’attachement de Betsy à André serait venu de son empressement à quitter sa famille, poussée par le regard lubrique et incestueux du père. Mon vrai nom est Élisabeth est aussi un portrait d’époque, d’une famille bourgeoise catholique de ce premier XXe siècle, obsédée par les convenances. Tout ça fait donc un livre passionnant que tout le monde devrait lire. Reste l’épineuse question : cela fait-il d’Adèle Yon une écrivaine ? A-t-elle l’étoffe d’une Neige Sinno ou d’une Maggie Nelson ? Je n’en suis pas certain, mais j’attends son prochain livre avec impatience pour un début de réponse.

Est-ce cela, le sentiment d’une dette de mémoire ? Suis-je la seule à l’entendre, ce cri qui me déchire les tympans alors que je remonte les allées encombrées, pressée entre les rangées d’étagères ? N’est-ce qu’une élucubration de ma conscience, le fruit de ma terreur de l’oubli, de l’ensevelissement, de la disparition ? (p. 267)
antoinegrivel
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le 11 mai 2026

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Antoine Grivel

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