Mortimer
7.9
Mortimer

livre de Terry Pratchett (1987)

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la mort sans jamais oser le demander

Ce quatrième volume du Disque-Monde traîne derrière lui une réputation plus que flatteuse. Chez les lecteurs de Pratchett, Mortimer est souvent cité parmi les grands classiques, un peu comme peut l'être Au guet ! ou Timbré, qui ouvriront plus tard deux des cycles les plus adulés de la saga. Autant dire que sa légende le précède.


Il devrait y avoir un mot pour désigner la microscopique étincelle d’espoir qu’on n’ose pas entretenir de peur qu’un intérêt excessif ne la fasse disparaître. 

Il faut reconnaître que donner une voix, des états d'âme et même une certaine humanité à la Mort est une idée diablement séduisante. Neil Gaiman s'amusera lui aussi à personnifier des concepts abstraits avec les 7 Infinis de son Sandman, même si son approche, plus solennelle et chaleureuse, demeure davantage à mon goût. Là où Gaiman prend le contre-pied absolu de l'image que nous nous faisons de cette entité sinistre, Pratchett préfère les faire descendre de leur piédestal pour leur offrir un quotidien bien moins... flamboyant ?


Aussi, lorsque j'ai ouvert les premières pages de Mortimer, je m'attendais à me faire happer comme par une ventouse, à décoller encore plus haut que ne m'y avaient déjà emmené La Huitième Couleur et Le Huitième Sortilège. Deux premiers tomes qui m'avaient conquis par leur fantaisie décapante et leur imagination à la cafetière fêlée. J'avais tellement hâte d'y tremper l'orteil que j'ai tout simplement enjambé le troisième volume, La Huitième Fille. J'avais rapidement compris que, dans le Disque-Monde, la chronologie relevait davantage du buffet à volonté que d'un menu imposé. Pratchett s'amuse à multiplier les cycles et les personnages, si bien qu'il est tout à fait possible de prendre le train en marche sans que le contrôleur ne vous culbute par-dessus bord.


Le monde tourne peut-être rond, mais sûrement pas dans le bon sens.

Comme toujours avec Pratchett, résumer l'histoire revient à tenter de pêcher une baleine à la ligne. Mais puisque l'aventure ne fait jamais peur qu'aux gens raisonnables...


L'histoire relate les péripéties d'un certain Morty, un adolescent aussi gauche qu'inemployable que son père cherche à loger chez l'apprenti. Sauf que tous les recruteurs le fuient comme la peste. Tous... sauf un. La Mort, par on ne sait quelle arrière pensée, décide de le prendre en stage. Le voilà ainsi propulsé dans un métier dont la fiche de poste consiste essentiellement à accompagner les âmes vers leur dernière destination, que même la Mort ignore (normal, il n’est jamais décédé), et à curer les latrines de Bigadin, le fidèle destrier de son Maître, capable d'emprunter les couloirs aériens et de se garer directement sur les terrasses des châteaux pour éviter le désagrément de payer le parking.


En découvrant la demeure de son nouveau patron, une maison fascinante, bricolée à partir des souvenirs que la Mort a accumulés au fil des siècles. Tout y est reproduit avec une précision clinique et sans la moindre créativité. Voyez-vous, la Mort copie, elle n'invente pas. L'imagination est une affaire de vivants. Dans cette bâtisse, donc, vit une étrange famille : Albert, cuisinier grincheux vieux de près de 2000 ans (et secrètement ancien fondateur de l'Université de l'Invisible) qui se cache pour éviter de payer ses dettes dans l’au-delà, ainsi qu'Ysabelle, la fille adoptive de la Mort, recueillie le jour où ce (La Mort est un Homme) dernier découvrit, presque par accident, le concept de compassion dans une page de son dico. Entouré de cette compagnie, tout aurait pu continuer aussi paisiblement que le vent courant dans un champ de blé... si Morty n'avait pas commis la pire faute imaginable pour un futur Faucheur : écouter son cœur. Faire preuve d’état d’âme.


Je vais regretter quelques bricoles, fit-elle. Mais c’est plus ce que c’était. La vie, j’veux dire. Quand on n’peut plus faire confiance à son corps, il est temps de partir. M’est avis que le moment est venu d’essayer autre chose.

En sauvant une jeune princesse dont le destin était pourtant scellé au tranchant d’une lame assassine, il fend littéralement la réalité en deux. D'un côté existe un monde où la princesse survit ; de l'autre, celui où elle aurait dû trépasser comme il était prévu. Les deux versions de l'Histoire se télescopent et donnent naissance à un immense dôme de brume grésillante qui dégringole lentement vers le royaume. Lorsqu'il touchera le sol, la réalité se résorbera d'elle-même... quitte à effacer définitivement la princesse de l'équation. Le plus ironique reste que la Mort n'est même pas là pour gérer le problème.


Lassée d'accomplir sa tâche depuis des éons, il décide de prendre des vacances bien méritées afin d'expérimenter les plaisirs de l'existence humaine : pêche, alcool, jeux de dés et queuleuleu (avec un enthousiasme tout relatif). Et ce qui devait arriver, arriva... La Mort rentre de son RTT et fait face à la cacophonie provoquée par son jeune padawan. Résultat : petit combat de faux entre l'élève et le maître dans la salle des sabliers dont chaque chute ricoche sur la réalité et provoque quelques désagréments à une poignée de quidams sans histoire.


Naturellement, je vous offre une petite ellipse pour en venir au fin mot. Comme dans tout conte de fées qui se doit, tout est bien qui finit bien. Morty conclut même son aventure dans les bras de la princ... d’Ysabelle ! À croire que se chamailler sans arrêt renforce les liens. Qu'est-ce qu'on dit déjà ? Qui aime bien, châtie bien. Il faut lire leur joute de moqueries, un des sommets du roman, pour en prendre pleine mesure.


Ça, c’est une perle d’une autre nature. Une perle de réalité. Tout ce qui brille là, c’est de la réalité congelée. Tu devrais la reconnaître… c’est toi qui l’as créée, après tout. […] Un jour, ce sera le germe d’un nouvel univers. […] La pression de cette réalité-ci maintient l’autre dans ce volume. Le jour peut arriver où l’univers finira et la réalité mourra, alors l’autre explosera et… qui sait ? Garde ça en lieu sûr. Ce présent est aussi un avenir.

Les points que j’ai trouvé chouettes :

  • Donner un caractère anthropomorphique à la Mort plutôt attendue tout en nous surprenant par la sagesse inversement proportionnelle à sa lassitude : RIEN N'EST INJUSTE, IL Y A JUSTE MOI.
  • Les sous-sols de la bibliothèque de la Mort aux allures de tour de Babel que dépeint Borges dans sa nouvelle et fait palpiter mon imagination quant à ce qu’elle range : peut-être que dans ses rayons est caché la pensée d’un homme si folle qu’elle ne put être dite ; l’histoire de mon livre préféré que je ne lirai jamais et que je fantasme encore…
  • Cette idée de dôme de brume grésillant de réalité venant à s’affaisser sur toute région connaissant un trouble momentané de réalité pour raccommoder la corruption.
  • Des dialogues toujours aussi habités et brûlant de sournoiserie.
  • Cette agglomération de bêtise digne d’un ciment à prise instantanée.
  • Le naturel avec lequel on peut traverser un mur, sous réserve qu’on y pense pas trop.

Les points qui m'ont fait grimacer :

  • Un rythme plus brouillon et léthargique que les précédents.
  • Une intrigue qui fonctionne sur beaucoup d’allers-retours, oscillant entre deux simples décors qui accusent un caractère redondant et peut modérer notre intérêt.
  • Petite carence en vitamine D causée par des enjeux qui manquent d’impact.
  • Une prose qui peine par instant à rendre lisible l’action, cherchant à tout prix la blague au détriment de la clarté narrative (une force et un moindre défaut).

Conclusion : Avec Mortimer, Terry Pratchett confirme sa place de bouffon royal à la plume aussi magique que son esprit est cocasse. S’il convient de considérer ce tome comme un classique, j’émets toutefois quelques réserves face à sa langueur et à une réputation qui finit presque par lui faire de l’ombre. La faute à un héros trop transparent, éclipsé par des seconds couteaux bien plus savoureux, et à une cadence qui m’a parfois fait décrocher. Pour le moment, je vois davantage Pratchett comme un bâtisseur d’univers et un formidable parodieur qu’un dramaturge. N’en reste pas moins un friand plaisir de lecture, porté par la croustillance des mots et l'onctuosité des idées qu’il parsème au fil d’une histoire où l’absurde côtoie une étrange mélancolie.

OuaZz
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le 26 juil. 2026

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