Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur possède une qualité que j’apprécie particulièrement : il est faussement simple. La simplicité apparente de son écriture et de son action dissimule quelque chose de bien plus travaillé et ambitieux.
Cela faisait des années que le roman de Harper Lee faisait partie de ma pile de livres à lire, mais je n’osais pas me lancer dans sa lecture, et ce pour deux raisons.
D’abord j’en avais vu l’adaptation cinématographique signée Robert Mulligan, et je ne l’avais que moyennement appréciée.
Ensuite, comme je l’ai déjà indiqué dans d’autres avis, j’ai du mal avec les oeuvres adoptant le point de vue d’un enfant. Il a fallu attendre 40 ans pour que je lise Vipère au poing ou Le Grand Meaulnes. Il faudra dix ans de plus pour Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur.
Malgré cela, il me faudra en tout et pour tout 3 pages pour être happé par le roman.
L’écriture de Harper Lee a l’air simple, mais il ne faut pas se fier à cette apparence. Nous avons ici une écriture très travaillée, qui a pour but de faire croire à une écriture d’enfant, mais aussi de nous amener sans en avoir l’air là où Harper Lee le veut.
La première partie du roman est un récit d’apprentissage et d’enfance tout à fait classique. La narratrice, Scout (Jean Louise Finch de son vrai nom) nous raconte sa vie d’enfant de 8 ans dans une petite ville du Vieux Sud américain au milieu des années 30. Nous avons les scènes à l’école, les conflits entre maîtresse et élèves, les vacances, le frère Jem (Jeremy) et surtout le père, Atticus Finch, avocat. Il y a aussi la vieille tante acariâtre, le voisin mystérieux qui ne sort jamais de chez lui et autour duquel courent d’innombrables légendes, etc.
Harper Lee va utiliser cette histoire apparemment simple pour dresser le portrait d’une petite ville d’un comté rural de l’Alabama, un des Etats qui avaient fait sécession 70 ans plus tôt. Nous sommes immédiatement plongés dans l’atmosphère de cette ville imaginaire, Maycomb, écrasée de chaleur, de poussière et de pauvreté dans l’Amérique de la Grande dépression.
Un minimum de recherches nous apprend vite qu’Harper Lee a placé là beaucoup de sa propre vie, dans une petite ville tout à fait ordinaire de la campagne de l’Alabama, Monroeville. Et surtout que là, elle a grandi avec son copain d’enfance, un certain Truman Capote, qui l’incitera à écrire et publier ce roman partiellement autobiographique. Or, on trouve dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur la même qualité d’observation de la société américaine rurale que l’on a dans De sang froid. En quelques mots simples, en quelques anecdotes, Harper Lee fait une description d’une grande finesse et d’une grande richesse de cette société si particulière, et confirme que l’Amérique de 1935 n’a toujours pas pansé les déchirures de la guerre civile (voir les propos des habitants de la ville contre les habitants du Nord du pays et contre les Roosevelt en particulier).
Nous avons donc une petite ville très hiérarchisée sociale, avec une hiérarchie fondée sur l’exclusion des « autres », de ceux qui ne sont pas assez bien pour faire partie de la bonne société. Où que l’on se situe socialement, il y a toujours une couche sociale moins favorisée, plus attaquée, exploitée, ridiculisée, plus exclue, aussi bien socialement que géographiquement (la bonne société est en centre ville, les exclus s’en éloignent progressivement). Et tout en bas de l’échelle sociale, il y a les Noirs, exclus des exclus, rejetés par tous, même par la lie de l’humanité.
C’est justement contre ce principe fondateur d’exclusion que se dresse le véritable personnage principal du roman, le père, Atticus Finch. Veuf, avocat et élu du comté, Finch apparaît au début comme un personnage un peu lunaire, peu impliqué dans la vie de ses enfants. Il ne nous est jamais décrit directement, mais uniquement par ses propos et ses actions. On apprend petit à petit que les Finch constitue la grande famille historique du comté, une sorte d’aristocratie de la région, et qu’Atticus, de par ses prises de position, est à la fois admiré et rejeté de cette famille.
Parce que, par ses idées et ses actions, Atticus Finch s’oppose fermement à ce principe d’exclusion qui semble guider la société locale. Pour lui, les hommes devraient tous avoir un traitement équitable, sans considération de leur religion ou de leur couleur de peau, ce qui est loin d’être évident dans ce Sud historique des Etats-Unis et qui lui vaudra de sérieux ennuis tout au long de la seconde partie du roman.
Atticus développe au fil du roman une éthique de l’empathie. Son crédo : ne pas juger les gens, mais tenter de se mettre à leur place, de voir les choses de leur point de vue.
Constamment, nous voyons Atticus en homme calme, tranquille, évitant les conflits, ne se mettant jamais en colère. Scout, la jeune narratrice, gamine plutôt impulsive et combattive (au sens propre : plusieurs de ses camarades d’école peuvent en témoigner) a tendance à croire qu’il s’agit d’une faiblesse. Jusque’à ce qu’elle comprenne que son père est, au contraire, un homme fort, plus fort que les autres, car ancré dans une morale inébranlable. Symboliquement, l’épisode du chien enragé et du fusil montre qu’Atticus est un homme bien plus fort qu’il n’y paraît. S’il rejette les armes, par exemple, ce n’est pas par ignorance ou couardise, puisque l’on apprend qu’il était (et reste, visiblement) un des meilleurs tireurs de la région, mais bien parce qu’il a compris que les armes ne font qu’exacerber la violence.
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est donc un roman très riche, qui aime jouer sur des apparences trompeuses pour finalement nous faire découvrir sa richesse progressivement. Un grand roman social et politique, un grand roman d’apprentissage et d’enfance (qui m’a paru fortement marqué par l’influence de Mark Twain, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, un Twain qui s’impose toujours plus comme un des fondateurs d’une littérature américaine). Un roman sur les divisions toujours brûlantes de l’Amérique. Un roman sur la justice, l’équité sans laquelle aucun pays ne peut survivre, sur l’empathie surtout. Sur ce qui fait de nous des humains, finalement.
Il est donc évident que les trumpistes, dont la philosophie raciste et intolérante est strictement opposée à toutes ces valeurs, ne peuvent que vouloir interdire ce roman, un des plus grands de la littérature américaine du XXème siècle.