Coup de sang : un homme tue. Pourquoi tue-t-il ? Constance Debré signe un roman-procès qui sonde les origines du mal.
Le piège n’est pas caché, il est béant. Un piège c’est fait pour qu’on se jette dedans. Il y a des moments où tout ce qu’il reste à faire c’est se jeter dans le piège.
Travelling latéral. Tout commence par une scène de crime. Les bibelots éparpillés se succèdent. La vieille dame a beaucoup de bibelots. Puis elle apparaît, étendue sur le sol. Elle git dans son sang. Que s’est-il passé ?
A la lecture, on se heurte à un geste littéraire paradoxal : c’est toute l’ambiguïté entre la violence de la pensée et la dissection clinique du tableau qui se joue. L’intrigue est abrupte, la description sciemment dépouillée, les phrases courtes et incisives ; pourtant il y a la photo du chien sur le buffet, son alliance et sa paire de boucles d’oreilles qu’elle ne quittait jamais, ses enfants qui l’appelaient « la vieille » alors qu’ils vivaient dans l’immeuble d’en face : un investissement pathétique. Sous une apparente neutralité, une plume engagée qui prend partie : il faut qu’il y ait une violence. L’avocate-romancière réfute tout déterminisme.
L’exposition des faits est limpide et minimaliste, pour autant l’auteure pénètre en profondeur les travers du système judiciaire. Elle expose la laideur, ravine la tragédie. Debré joue l’avocat du diable, remémore le passif, comme si à ce moment précis, après les dettes, les menaces, submergé par la pression, le meurtre était la seule issue possible. Elle décortique la misère avec un certain voyeurisme, un procès qui n’est pas sans rappeler celui de L’Étranger camusien. Constance Debré dresse alors le procès de la fatalité, peignant un portrait en clair-obscur de la justice française, opposant les plus riches aux plus miséreux, les juges sur leur estrade aux criminels sur le banc des accusés, ceux qui ont et ceux qui n’ont pas le choix de l’innocence.
Un roman étiologique qui aurait pu être commun si Constance Debré ne donnait pas une toute nouvelle perspective aux origines du mal. Non loin de la réflexion nietzschéenne par-delà bien et mal, l’écrivaine enquête sur la purge littéraire et la purge meurtrière. On écrit comme on tue, une plume assassine qui creuse les mécanismes du destin.
Il n’y a pas d’innocents. Chaque visage dit l’humanité entière, la totalité des crimes. Il faut bien une réponse, il faut bien une sanction. Il faut bien une violence ou bien plus rien n’a de sens. Si vous ne sentez pas cela en vous, si vous ne voyez pas de quoi je parle, alors vous ne croyez pas comme moi à ce que ça implique, ça : nous tous.