Une vieille est tuée dans son appartement par un jeune de sa cité, le voisin de l’étage supérieur. Le mobile est une dette de 450 euros envers un puissant dealer. Mais parler d’un mobile, c’est toujours mobiliser une multitude de causes. Aussi et progressivement, l’auteur met à jour une régression causale qui donne à voir les nombreuses offenses subies par le jeune homme. Très vite, le propos n’est pas tant le contexte et la compréhension de Cet acte homicide en particulier, qu’une réflexion plus générale et à la teneur philosophique : qu’est-ce que cet acte dit de nous ? Que dit-il de nos rapports, des rapports entre possédants et dépourvus ? Que dit-il de la façon dont nous faisons société ? Que dit-il de notre humanité ? Dévoilant crûment la violence, la cruauté, de quelle violence et de quelle cruauté parle-t-on ?
Cette réflexion oblige le lecteur à s’interroger, puisqu’il est directement pris à parti. Qu’est-ce que la prison par exemple ? « C’est le monde où sont punis ceux du dessous pour tous les péchés du monde. Les péchés que vous nous avez délégués, ceux que nous commettons pour vous ».
Au travers d’une méthode et d’une compréhension socialisantes (le transfert de l'individuel au collectif), l’acte homicide est rendu à son inéluctable nécessité, puisqu’il n’est pas vrai qu’il soit le risque de chacun : « Puisque tout est dessiné à l’avance. Il y a les vaincus et les vainqueurs et c’est jugé depuis longtemps. C’est avant les actes que tout se joue, qu’est-ce qu’on peut faire contre ça, rien ».
Ainsi, pas de séparation, c’est lui c’est nous, lui c’est nous parce que les rôles les possibilités les destinées c’est l’intrication de chacun dans le tout économique et social. Lui c’est nous car sans lui pas certains de nos petits vices, pas le joint récréatif du samedi soir par exemple. Lui c’est nous car sans lui pas cette perception rassurante d’être du bon côté, de ne pas risquer grand-chose, d’être l’être moral-respectable-responsable-juste-sain. Lui c’est nous car sans lui, sans les offenses que sont la pauvreté le manque d’amour la violence des rapports aux autres la drogue les foyers, comment se maintiendraient nos existences-récompenses et leurs garanties que sont la Justice, la Loi, la Morale ?
Et l’auteur de conclure : « Vous n’êtes pas naïfs au point de ne pas voir, de ne pas savoir comme les choses marchent. Je ne crois pas que vous soyez naïfs. Je crois que vous savez très bien que vous vous nourrissez de nous. Que votre morale cache votre faute. Que votre droit cache votre crime. Que votre bien votre beau votre juste cachent votre violence et votre servitude. C’est nous qui faisons votre paradis ».
Nos principes, notre Justice, établis pour que le camp du Bien toujours s’enorgueillisse de lui-même, s’éprouve se reconnaisse s’admire dans la désignation du Mal. Ce Mal qui semble lui faire face, telle une altérité irréductible, la lie de l’humanité, quand véritablement ce camp du Bien le façonne, organise les conditions de sa perte pour toujours retrouver son innocence et sa sainteté.
Dérangeant : à lire.