Ses grands-parents juifs ayant fui l’Allemagne nazie, c’est en Argentine qu’est né et vit l’écrivain et critique littéraire Ariel Magnus. Le reportage pour une fondation juive allemande qu’il entendait réaliser sur sa grand-mère rescapée d’Auschwitz s’est finalement mué en livre, non pas une biographie – l’auteur précise qu’il ne s’agit pas pour lui « d’apporter une nouvelle réflexion sur l’Holocauste ni d’inscrire dans les annales l’histoire d’une survivante de plus » –, mais la relation, dans toutes ses ambiguïtés et contradictions, de ce que cette femme est devenue avec un tel passé, de la manière dont ce passé l’a modelée jusque dans ses liens avec les siens, son affection masquée par un comportement intrusif, tyrannique et péremptoire capable de susciter ces mots : « Ta grand-mère a survécu à Auschwitz, m’a dit un jour mon père, mais ta mère a survécu à ta grand-mère. »
Au moment de la narration, c'est un bout de femme que l’âge a rapetissé en une frêle silhouette sans rien entamer de sa force de caractère. L’auteur l’a en définitive peu connue, puisque, installée au Brésil , elle a toujours refusé, même après son veuvage, de rejoindre les siens en Argentine. Alors, bien davantage marqué par les années de plomb de la dictature argentine et par les affres dans lesquelles, né en 1975, il a vu ses parents se débattre, il en a presque oublié ses origines juives et le tribut versé par son Oma – grand-mère en allemand – à la barbarie nazie. Jusqu’à se rappeler, en la voyant désormais aussi menue qu’un oiseau, qu’il n’est plus que temps d’apprendre à mieux la connaître.
Il s’y emploie particulièrement à deux occasions : en 2002 quand Oma lui rend visite à Berlin où il séjourne alors, occasion d’observer de près son rapport à son pays d’origine, et en 2004, lorsqu’il se rend en vacances chez elle, au Brésil, et s’efforce, malgré ses réticences et ses échappatoires à elle, d’enregistrer les conversations où il tente de l’interroger sur son passé en Allemagne, sur son expérience des camps d’extermination et sur son exil, sans même le choix du pays, après la Libération. Plus que son histoire elle-même, c’est sa personnalité qui emplit le livre, en un portrait plein de vie et d’humour qui, derrière les impatiences intransigeantes et les faux-fuyants bavards, dans le désordre des souvenirs, dévoile une femme attachante sous sa rugosité, dénuée de toute rancune ou haine, et avant tout préoccupée, loin de tout auto-apitoiement, de l’avenir de ses enfants.
Bien loin de l’hagiographie, ce récit intime et sincère capte toutes les vérités d’une femme qui aura forgé à sa manière, parfois pleine de contradictions et de naïvetés, souvent très difficile à vivre pour son entourage, mais toujours impressionnante d’allant et de vitalité, les clés d’une résilience davantage préoccupée de l’avenir que du passé, quitte à mettre le couvercle sur ses propres souffrances. Un très bel hommage, tendre et vrai, à cette grand-mère qui doit sans doute beaucoup, et ses descendants également, à une aussi invivable qu’admirable force de caractère, plus que jamais transformée en cuirasse par les terribles cicatrices d’un inconcevable vécu.
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