Plutôt que de m’atteler à la tâche difficile de vous expliquer Hegel (surtout pour un ouvrage aussi massif que la Phénoménologie), je voudrais juste parler de ce qui me touche dans sa pensée. En fait, avant même que je ne me sois penché en détail sur les textes de Hegel, avant même d’avoir lu un ouvrage in extenso, j’étais déjà attiré par ce qui m’apparaissait comme un « trait de caractère » central de la personnalité philosophique de Hegel — attirance qui n’a fait que se confirmer à la lecture de ses textes. Du fait de cette attirance précise, je m’inscris en faux par rapport aux critiques habituelles de Hegel : vous les connaissez par coeur, c’est à peine nécessaire de les retranscrire… Hegel serait abstrait, fumeux, évanescent, n’aurait rien à nous dire sur « la vie », ne nous servirait à rien etc — plus encore, tous ces défauts seraient le symptôme d’une infatuation philosophique poussée à son paroxysme, Hegel apparaissant comme l’emblème de cet animal superbiae que l’on suppose être tout philosophe. C’est drôle, parce qu’on fait comme s’il n’y avait pas de philosophie pratique chez Hegel, ce qui est très loin d’être le cas, ou qu’en tout cas on considère cette philosophie pratique comme erronée. Alors il faut bien le dire, ce reproche d’abstraction a donné lieu à de grandes critiques, comme Marx ou Kierkegaard. Je connais à peine Marx, donc j’aurais du mal à me prononcer sur la pertinence de sa critique ; mais quant à celle de Kierkegaard, elle est très intéressante. Il s’agit pour Kierkegaard de pointer une sorte de déréliction de l’existant qui toujours le tient séparé du savoir, l’existant étant séparé, par son individualité, de l’universalité du concept. La philosophie de Hegel serait fondamentalement une dénégation de la singularité de l’existence. Et Kierkegaard de dire que Hegel ne nous fournit qu’un « palais vide ». C’est là que je m’inscris en faux : parce que, pour moi, Hegel est tout sauf un penseur de la vacuité, tout sauf le penseur d’une abstraction superbe, mais dont la splendeur se payerait du prix de l’appauvrissement de la pensée en matière de vérités. Hegel n’est pas beau, mais creux. C’est tout le contraire. D’abord c’est très étrange de penser Hegel ainsi, parce qu’il faut savoir que Hegel est avant tout un penseur du contenu, du concret, dans son irréductibilité primitive par rapport à la pensée. Si Hegel en vient à résoudre l’être dans la pensée, ou, pour le dire techniquement, à combler le hiatus entre conscience et conscience de soi (entre savoir de l’être et savoir du savoir), c’est seulement après avoir reconnu le caractère foncièrement contradictoire du réel concret. Donc reprocher à Hegel sa pauvreté matérielle, sa « vacuité » pour reprendre le terme de Kierkegaard, c’est quand même un peu fort de café, sachant que l’intention de Hegel est tout le contraire ! Ensuite, deuxième « point » : Hegel n’est pas un penseur vide, mais pas non plus une pensée-palace, entièrement vouée à la propreté clinique du concept, au luxe placide d’une pensée coupée de la luxuriance du réel. C’est, encore une fois, tout le contraire : pour moi, la philosophie hégélienne est avant tout une pensée du sale. Ça revient à ce que je disais précédemment (pensée du contenu, et du contenu dans son caractère d’abord contradictoire c’est-à-dire en ce qu’il a de rétif à toute mise en forme logique), mais c’est aussi un petit peu plus précis. Parce que chez Hegel, il y a cette grande — et lucide — exigence de mettre les mains dans le cambouis, de se jeter à l’eau, de s’y frotter. Je développe ces trois aspects. « Mettre les mains dans le cambouis », d’abord : c’est tout le propos de la Préface à la Phénoménologie, en effet, que de montrer que la pensée, pour s’élever à la vérité ultime (à l’absolu), doit d’abord en passer par un processus, et par un processus marqué d’un indice essentiel de conflictualité et de privation, en vertu d’un déchirement incessamment répété du vécu conscient et de sa vérité, du pour-soi et de l’en-soi de la conscience. Souvenez-vous, si vous avez lu le livre, du passage sur Schelling : la fameuse métaphore du « coup de pistolet » (Schelling prétendrait arriver à l’Absolu comme par un « coup de pistolet », c’est-à-dire par une intuition initiale pauvre en élaboration conceptuelle), c’est justement, à mes yeux, l’image d’un commencement qui s’égale à sa destination, d’un commencement qui, sitôt qu’il commence, a déjà fini, puisque le propre du coup de pistolet c’est que, à peine on tire, la balle est déjà arrivée à sa cible, par une sorte de coïncidence du début et de la fin. À l’inverse, la pensée hégélienne sera d’abord une expérience de la perte de l’objet, de la fuite de l’être hors des prises de la conscience, comme nous le laisse penser la conclusion de la section « Conscience » qui inaugure la Phénoménologie, et qui exile l’être hors des prises du savoir, pour rapatrier le savoir dans la conscience de soi, et en elle seule. Donc patience, médiation, déchirure : trois images qui, prêtées à Hegel, permettent de faire de sa philosophie une invitation sobre et désabusée au « travail de la pensée ». « Se jeter à l’eau », ensuite : là, je ne fais que reprendre la métaphore de l’Encyclopédie, qui dit que le criticisme kantien, enquête sur les conditions de possibilité de la connaissance, en faisant passer la réflexion sur les conditions de possibilité du savoir avant la mise en oeuvre effective du savoir, s’apparenterait au projet insensé d’apprendre à nager avant de se jeter à l’eau. Si Hegel est la grande pensée « méta », c’est donc toujours en vertu d’un sens rétrospectif du « méta » : Hegel ne méta-analyse pas un contenu avant de l’avoir laissé se déployer pour lui-même. La réflexivité hégélienne (là je parle non techniquement) est reprise et non anticipation. C’est dans le temps de l’après-coup que le contenu s’avère pensable. Enfin, « s’y frotter ». C’est le point qui m’intéresse le plus. Parce que Hegel ne se retire pas dans sa tour d’ivoire, non non. Enfin dans sa vie, si, un peu. Il y a cette anecdote hilarante au sujet de la vie de Hegel : il avait démontré rationnellement qu’il devait y avoir huit planètes, et quand un astronome découvrit qu’il y en avait neuf il réagit en disant : « c’est dommage… pour l’astronomie ». Donc là je dois avouer qu’il abuse un peu. Mais sinon, dans sa pensée non, il y a une prise en compte très dure, très grave, de la nécessité de se faire des taches, de se salir les mains, ne serait-ce qu’au travers de son analyse de la « belle âme » dans la section « Moralité » de la Phénoménologie. La belle âme, c’est ce personnage qui valorise tellement la pureté de l’intention que cela le conduit à refuser toute mise en oeuvre de cette intention, sous peine de la voir se corrompre au gré de sa réalisation (de sa venue au réel dans ce qu’il a de rétif à l’expression de notre intériorité pure). Bref, Hegel, c’est une pensée de l’impur, de l’inévitable abâtardissement des idéaux, de la nécessité de confronter nos intentions à la résistance du réel. C’est, à cet égard, une pensée de l’insatisfaction perpétuelle, opposée à tout contentement de soi (en tout cas dans l’esprit). Cela se voit bien dans la conception hégélienne de la liberté : car Hegel insiste dans certains textes sur le fait que la liberté n’est pas une propriété, mais un processus, c’est-à-dire qu’elle n’est jamais acquise mais que son effectuation fait corps avec sa conquête. Cela se voit aussi bien dans le refus de l’ineffable, dans le refus de sommeiller au sein de la pseudo-évidence du vécu, alors considérée comme étant d’autant plus véridique qu’elle est inexplicable, d’autant plus éloquente qu’elle est parfaitement silencieuse. Tout au contraire, Hegel va penser la nécessité pour la conscience de constamment reprendre et retravailler ce qui lui arrive : tout événement exige sa reprise intellectuelle, aucun silence ne doit habiter la conscience (sur ce point, je vous renvoie au chapitre « L’ineffable » de Logique et existence de J. Hyppolite). Cela se voit déjà dans la « certitude sensible », tout premier chapitre de la Phénoménologie, qui ouvre le livre sur l’originarité de la médiation, sur le fait que la conscience, plongée dans l’immédiat, se voit d’entrée de jeu aspirée par un mouvement de renvois médiatisants, loin de pouvoir se reposer pacifiquement dans l’immobilité du ceci-là. Donc on est au plus loin d’une pensée contente de soi : le « travail » de la pensée prend un autre sens à cet égard — non plus penser l’Absolu comme résultat, selon le mot de la préface (ou de l’Introduction, je ne sais plus), mais penser la nécessité d’arracher le donné à son immédiateté, de faire violence à la présence pour mieux parvenir à la penser. L’intellectualisation de ce qui advient est nécessaire. De même pour la pensée d’entendement, valorisée dans la Préface malgré tous les reproches que Hegel lui adresse par ailleurs. Petite précision : la pensée d’entendement, c’est la pensée qui fonctionne sur un mode essentiellement disjonctif et oppositif : elle pense en traçant de grandes oppositions dans le remous indifférencié du réel, de grandes dualités notionnelles (le fini et l’infini, le bien et le mal…). Pour Hegel, si cette pensée doit être dépassée par le plan dialectique et spéculatif, elle demeure précieuse en tant qu’opération effective de la pensée, en tant qu’elle introduit des coupures dans l’indifférenciation des choses et, par cette opération réelle d’idéalisation, élève le sensible à la dignité du concept. Si l’on s’en tenait au pur sensible (ce qui, du reste, est impossible : dès que la conscience se donne le sensible, sitôt qu’elle se donne le donné, elle est emportée dans le tourbillon de sa propre visée, qui l’élève au-delà de son intention immédiate en direction de son propre dépassement absolu — la conscience porte en elle, par une force auto-motrice, le mouvement qui la conduit à se dépasser sans arrêt et ce en quelque sorte malgré elle, jusqu’au dépassement ultime que constitue le passage de la conscience à l’esprit)… si l’on s’en tenait au pur sensible, disais-je, on se verrait rivés à un chaos d’impressions informes, inaptes à produire quelque sens que ce soit. Il faut donc d’abord séparer idéalement les propriétés sensibles qui se donnent d’une façon confondue, entremêlée, dans le sensible. La première opération de l’entendement sera de séparer les propriétés qui sont mélangées dans le réel (dans la chose, par exemple dans le citron, les propriétés ne sont pas séparées mais entrelacées, je ne puis distinguer, sauf intellectuellement, le jaune du citron de son acidité, etc.). Et cette opération est elle-même conçue — nouvel argument en faveur d’une conception de la pensée comme travail — comme une opération efficace, comme un acte de la pensée qui provoque une transformation de l’expérience. Et si l’entendement se verra à son tour rejeté au titre de mode de pensée inadéquat, après sa valorisation au tout début de la Phénoménologie, ce sera justement pour son abstraction, qui l’empêche de saisir à fond le contenu : la pensée d’entendement sépare des réalités qui ne peuvent être comprises que si on tente de les unir dialectiquement. Double mouvement, donc : rupture avec le contenu puis retour en lui. Mouvement d’abstraction appliqué au donné, mouvement de concrétisation appliqué à la pensée — alternance entre la forme et le contenu. Il me semble qu’on pourrait voir ainsi le balancement de la conscience à la conscience de soi, se terminant dans la section « Raison » qui offre les prémices d’une union de l’être et de la pensée. 

 Donc Hegel n’est pas vide, et est encore moins un palais. 


Et la dimension "d'apprentissage" (en mode "Bildungsroman") de la Phénoménologie est également très intéressante pour penser ce caractère vécu et déchirant de l'itinéraire de la conscience. Hegel le dit en une formule magnifique qui revient souvent sous sa plume, on la trouve notamment dans la Préface mais pas seulement : "la conscience est à soi-même son propre concept". Je pense que ce que Hegel veut dire par là, c'est que la conscience est une instance "auto-normative". J'entends par là qu'elle produit le concept à l'aune duquel elle juge de son expérience (science de l'expérience) et en même temps, parce que ce concept éclôt au sein d'une expérience consciente, celui-ci peut être jugé à l'aune de l'expérience effective de la conscience (expérience de la science). Il y a bien chez Hegel, comme le dit O. Tinland, une "science de l'expérience" et une "expérience de la science" : la Phénoménologie, comme "science de l'expérience de la conscience", est bien le lieu d'une critique immanente de la conscience connaissante, au sens où l'expérience suscite les normes qui la mesurent tout comme cette mesure est, ipso facto, évaluée à l'aune de l'expérience qu'elle évalue. Je ne suis pas sûr de comprendre exactement ce que veut dire Hegel, peut-être que je me trompe, mais ce que j'y vois est l'idée d'une sorte de réciprocité de la mesure et du contenu : le concept norme l'expérience (la conscience en son effectivité vécue) mais cette expérience permet de mettre à l'épreuve la valeur normative du concept. De sorte que, si l'expérience vécue de l'expérience est pétrie d'idéalité normative, cette idéalité, en tant qu'elle émerge de l'expérience elle-même, demeure suspendue à une validation expérientielle. On a bien une immanence réciproque de l'expérience et de la science, comme le dit O. Tinland. De là la critique de Kant, qui lui reproche de faire passer l'examen sur les conditions de possibilité du savoir avant la mise en oeuvre du savoir effectif : c'est au contraire depuis son déploiement effectif que doit se produire l'auto-évaluation de ce savoir. Comme dit Hegel dans l'Introduction : "la mesure de référence de l’examen change lorsque ce dont elle devait être la mesure ne résiste pas à l’examen ; et l’examen n’est pas seulement un examen du savoir, mais aussi de la mesure de référence qu’il comporte." Encore que, j'ai peut-être été trop sommaire en parlant d'une contradiction entre l'effectivité du savoir phénoménal et l'exigence dont il procède : s'agit-il vraiment de penser la conscience comme foyer de normes qui régissent son expérience, expérience qui, par une force interne, se rebellerait en quelque sorte contre la norme qu'on lui applique ? Par exemple dans la "certitude sensible" : je veux connaître un ceci-là singulier et immédiat, mais ma connaissance est en fait universelle et médiate ; c'est la contradiction entre ce que je dis et ce que je fais, entre les prétentions normatives de mon savoir et son déroulement effectif, qui suscite le dépassement dialectique de la certitude sensible. Le problème est que pour Hegel, la comparaison se produit plutôt entre une conception du savoir et une conception de l'objectivité, de sorte que c'est toujours l'adéquation à soi du savoir qui est en cause : le savoir est-il conforme à ses exigences propres, la conception du savoir peut-elle produire une conception de l'objectivité qui soit à sa mesure ? C'est par cette inadéquation interne, par cette structure d'auto-contradiction, que la conscience se dépasse sans cesse. En tout cas, j'aime bien cette idée d'une critique immanente et je la trouve belle pour deux raisons, qui tiennent à 1) l'expérience de la science 2) la science de l'expérience.

1) L'expérience de la science. J'apprécie cette idée que la science soit toujours à considérer à partir de son déploiement effectif et phénoménal, pour deux raisons : a) l'expérience est vectrice de normes, déploie sa propre normativité d'une façon immanente, la conscience n'étant pas un être-là brut mais avant tout une exigence, un mouvement téléologique et non une stase. b) la face phénoménale du savoir est un moment nécessaire de son accomplissement, et ce moment ne tombe pas hors de sa forme achevée. S'il est vrai que l'Absolu est résultat, comme le dit Hegel dans mon souvenir dans la Préface ou l'Introduction, cela doit signifier qu'il intègre, s'incorpore d'une façon intrinsèque, les moments historiques qui ont mené jusqu'à lui. C'est cette idée d'une science du savoir phénoménal, autrement dit d'une science de l'erreur, qui me plaît tout particulièrement. J'ai lu dans un article que le propre de la Phénoménologie était d'être une science du savoir non-vrai, là où la Science de la logique est une science du savoir vrai, et je trouvais l'idée belle : effectivement, il faut penser le moment phénoménal du savoir, l'apparaître de la vérité qui permet de penser son auto-apparition absolue, après sa dégradation dans un phénomène de vérité qui la fausse. Je le dis plus clairement : le propre des moments de déception, d'échec, de la Phénoménologie, c'est de marquer une chute de la vérité en phénomène de la vérité : ce qui était pris pour l'en-soi s'avère n'être qu'un en-soi pour-nous, la vérité perd son absoluité et se voit déchoir au rang tout relatif de phénomène de vérité. J'aime aussi cette idée parce qu'elle marque que l'accession à l'en-soi se fait par une élévation interne à la conscience, sans qu'on présuppose jamais l'accession de la conscience à un en-soi brut, auquel il s'agirait simplement de conformer tout extérieurement son savoir. C'est quand la conscience aura pu produire une certitude qui s'égale à la vérité, quand l'en-soi qu'elle pose ne s'auto-détruira pas en en-soi pour-nous, qu'elle pourra vraiment dire qu'elle est savoir absolu, unité du pour-soi et de l'en-soi. Il s'agit simplement que la différence du pour-soi et de l'en-soi disparaisse, pour que ne subsiste plus d'extériorité, de transcendance de la vérité (absolu) par rapport au savoir qu'on en prend (sujet). C'est entièrement par l'auto-développement du savoir phénoménal, par un mouvement d'ascension immanent à la phénoménalité du savoir conscientiel, que l'on s'élève au savoir absolu, à la saisie de l'en-soi.

2) Science de l'expérience. J'apprécie aussi particulièrement cette idée que "la conscience est à elle-même son propre concept" pour la raison, que je n'ai pas dite jusqu'ici alors que c'était justement là où je voulais en venir, et qui est que la conscience n'est pas une chose, pas une donnée, pas un être-là : c'est une visée (pas de conscience sans visée, "toute conscience est conscience de quelque chose" dira Husserl) et à ce titre aussi une prétention, une exigence, qui d'emblée se situe au-delà de la situation effective de la conscience. La conscience est mouvement d'auto-transcendance.

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le 3 août 2025

Modifiée

le 20 oct. 2025

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