« Qui es-tu pour juger le travail d’un historien ? »
Cette phrase, on me l’a souvent renvoyée à la figure à propos de ma critique d’ Un certain juif, Jésus de John P. Meier.
Il fallait dire que dans cette critique, je me permettais ni plus ni moins que d’invalider la méthodologie comme les conclusions d’un ouvrage qui, pourtant, constitue encore aujourd’hui une référence sur le sujet.
Or c’est vrai que la question peut légitimement se poser : que pèse vraiment la parole d’un simple et obscur auteur lambda de SensCritique face à celle d’un historien (que Meier n’est d’ailleurs pas, rappelons-le) et dont l’ouvrage a été édité et traduit dans de multiples pays ?
Et c’est vrai qu’en cette période où les sciences sont régulièrement menacées et contredites par les masses d’ignorants, ne serait-il pas plus judicieux en Histoire que de sanctuariser la parole du scientifique, c’est-à-dire de l’historien ?
…Eh bien moi je pense que non, et ma récente lecture du Philippe Égalité d’Evelyne Lever est venue me confirmer dans cette idée.
Car qui est Evelyne Lever ?
Evelyne Lever, comme il est précisé sur la quatrième de couverture de l’ouvrage, n’est pas n’importe qui. Elle est historienne, chercheuse au CNRS, spécialiste du XVIIIe siècle français.
Dit autrement, Evelyne Lever est une sommité de la discipline. Bref en termes d’autorité, elle se pose là.
Dès lors on ne devrait rien avoir à craindre en lisant cette biographie consacrée à ce cousin de Louis XVI qui embrassa la cause de la Révolution et qui donna à la France son dernier roi en la personne de son fils, le futur Louis-Philippe Ier.
Un personnage aussi complexe et fascinant semble justifier à lui seul les 573 pages d’un ouvrage bien dense. Alors si en plus ces pages ont été noircies par une historienne de renom, on ne devrait avoir aucune raison de se méfier.
…Eh bien voyons ça justement.
Parce que oui, il existe un moyen de savoir ce que vaut vraiment le travail d’un ou d’une historienne. Cette méthode on l’apprend justement dans les facultés de sciences sociales sitôt s’oriente-t-on vers la recherche, et cette méthode elle porte un nom.
Elle s’appelle la méthode scientifique.
Le principe de cette méthode n’a au fond rien de compliqué. Il s’agit juste de faire en sorte que tout ce qu’on avance comme fait historique s’appuie sur une démonstration reposant elle-même sur les sources qu’on met à disposition du lecteur afin que ce dernier puisse les vérifier voire les contredire, rien de plus.
Et si dans la pratique, l’application de cette méthode peut s’avérer ardue parce que nécessitant de vérifier les sources, de les confronter, de les interpréter et parfois même de reconnaitre notre incapacité à produire la moindre affirmation faute de source, il n’empêche que le principe reste simple comme bonjour.
Sitôt il y a-t-il quelque-chose d’affirmé qu’il faut juste le sourcer.
Et sitôt source-t-on qu’on se doit de critiquer cette source.
Alors seulement l’interprétation sera possible, pas avant.
Vous ne voyez toujours pas pourquoi je prends la peine de préciser tout ça avant de me plonger dans le vif du sujet ?
Vous allez voir. ;-)
Car que contiennent les 573 pages de ce Philippe Égalité ?
Beaucoup de notes infrapaginales, ça c’est certain. On ne pourra pas reprocher à Evelyne Lever d’avoir négligé de citer ses sources car à elles remplissent à elles seules des dizaines de pages, donc on ne pourra pas lui retirer ça.
Seulement sitôt ai-je commencé à arpenter l’ouvrage que plusieurs choses m’ont pour le moins surpris.
Le premier chapitre s’étale jusqu’à la page 34 et relate par le menu tout l’entourage du futur prince à naître. On évoque son père, sa mère, son grand-père, les oncles, les tantes, les officiers au service de la maison Orléans et j’en passe…
Vous allez me dire que c’est essentiel pour comprendre les enjeux d’une telle naissance – surtout dans un monde où la naissance a autant d’importance – et je ne saurais vous donner tort. Seulement était-ce nécessaire d’évoquer amourettes et coucheries, mélancolies et peines de cœur de tout ce petit monde ? Parce qu’entendons-nous bien hein ! Dans cet ouvrage il ne s’agit pas de parler des peines de cœur du sujet de cette biographie – Louis-Philippe, futur Philippe Égalité – mais bien de celle de son père, de son grand-père, de son arrière-grande-tante issue de germain, etc...
De là peut-on dès lors s’interroger :
1) Est-ce utile ?
2) Est-ce au moins vrai ?
Or le problème c’est que, sur les deux points, il est souvent difficile de répondre par l’affirmative.
Autant les réseaux de coucherie pourront-ils se révéler politiquement et socialement intéressants à étudier en ce qui concerne le sujet traité – et on en reparlera plus tard – autant beaucoup d’informations relèvent ici du superflu, du secondaire, de l’inutile.
A première vue, l’ouvrage donne l’impression que l’historienne s’est laissée emportée par l’immensité de ses sources et qu’elle n’a pas voulu gâcher, sauf que ce n’est clairement pas ça.
Ce n’est pas ça parce que, la plupart du temps, ces informations ne sont tout simplement pas sourcées.
Par exemple page 13 il est dit qu’on « prêta à tort ou à raison quelques scabreuses aventures à Marie-Adélaïde. [La grand-mère de notre Louis-Philippe] ». Soit, mais d’une part on s’en fout un peu et de l’autre où est la source ?
Page 24 il est précisé que la grand-mère de Louis-Philippe s’est évanouie dans le carrosse avant d’accoucher. Soit, mais une fois de plus qu’est-ce qu’on s’en cogne et surtout où est la source ?
Page 25 encore : « Effondré par la mort de sa femme, le duc d’Orléans sombrait dans une profonde mélancolie. Seul son fils parvenait à le distraire de ses sombres pensées. […] D’une piété austère, il fuyait tous les plaisirs du monde ».
…Source ?
Putain, encore aucune.
Alors pourtant, comme je l’ai dit plus haut, des notes infrapaginales il y en a. Seulement voilà, dans les faits, soit ces notes infrapaginales renvoient à de la bibliographie et pas à des sources… (parfois même il s’agit de notes qui renvoient aux bouquins de son mari ! Donc ça veut dire que si je veux vraiment retrouver d’où viennent les lettres citées p.55 de ce Philippe Égalité il va falloir que j’achète toute la collection de la famille Lever ! Bel esprit d’affaires !)
…A d’autres moments ces notes renvoient bien à des sources, mais il s’agit régulièrement d’une simple lettre de commérage et de persiflage. A chaque fois, Evelyne Lever la prend pour argent comptant, semblant oublier les nécessaires réserves que se doivent d’impliquer l’utilisation de ce genre de document…
…Mais le principal problème reste le fait que ce référencement aux sources restent aléatoire. Comme vu précédemment, il n’est pas rare qu’une chose soit affirmée gratuitement sans qu’on puisse savoir d’où tout cela est tiré, si bien qu’il devient compliqué de vérifier si Evelyne Lever prend des libertés avec son sujet ou pas.
…Or à ce sujet les soupçons sont clairement légitimes tant l’historienne semble régulièrement s’affranchir de tout souci de véracité.
Parce qu’à lui seul ce premier chapitre questionne à de nombreuses reprises.
De quel droit Evelyne Lever se permet-elle d’avancer que Louis-Philippe serait le « fruit d’un amour toujours ardent. » ? (p. 11)
…Que la mort du père de Louis-Philippe le Gros (le père de notre sujet) aurait causé chez son fils un « chagrin modéré » ? (p.16)
…Que la cour observait l’idylle entre Louis-Philippe le Gros et Marie-Henriette avec « attendrissement ? » (p.27)
…Que les retrouvailles entre les deux jeunes époux furent « passionnées » ? (p. 32)
Tout ça, ce sont des déductions d’historienne ou juste de la broderie pour rendre le récit plus aguicheur ?
…Plus vendeur ?
Et oui je dis « vendeur », parce que plus on avance dans cet ouvrage et plus on est en droit de se demander si on lit un livre d’Histoire qui aspire vraiment à nous faire comprendre toute la complexité politique du futur Philippe Égalité ou bien si au contraire il s’agit plutôt de fournir de l’Histoire romanesque à la Stéphane Bern, pour ne pas dire plus grossièrement de la triviale histoire de bonnes-femmes ?
Parce que bon, pourquoi parler pendant deux pages des tromperies du prince de Conti et des coucheries de sa femme pages 28 et 29 ?
Pourquoi se demander quel travesti a choisi le duc de Chartres pour s’amuser lors de sa partie fine page 31 ?
Pourquoi parler de la réconciliation totalement non-sourcée entre Louis-Philippe le Gros et son fils sur le lit de mort de Marie-Henriette ?
Pourquoi tout un chapitre (le troisième) sur les libertinages du jeune prince ?
Et pourquoi enfin s’attarder sur les orgies organisées par le prince, auxquelles s’associe cette fois sa femme ? (p.138-139)
Est-ce pour enrichir notre regard sur la période et le personnage ou bien est-ce juste pour faire la romancière de gare ?
Non mais franchement : lisez-moi cette présentation de l’une des énièmes maitresses du jeune Louis-Philippe :
« Elle a 26 ans mais on lui en donne dix-huit […] Elle a la taille fine et la gorge délicate […] des flots de boucles châtain encombrant son visage mobile […], un petit nez impertinent, une bouche sensuelle. […] L’a-t-il rencontrée pour la première fois lors d’un voyage à Villers-Cotterets ? » (p. 109)
…Et je tiens à préciser que derrière ce sont ni plus ni moins que huit pages de présentation (famille, situation, époux) qu’on nous déroule avant de revenir à la relation de cette donzelle avec Louis-Philippe. Et il faut attendre cinq pages supplémentaires pour qu’on sorte enfin des batifolages et des histoires d’amour entre le prince et sa pouffe.
Non mais on est dans quel type de bouquin là ?
Dans un bouquin d’Histoire ou bien dans un roman Arlequin ?
Mais le problème avec cet ouvrage d’Evelyne Lever, c’est que les prises de liberté ne semblent pas s’arrêter qu’à ces quelques « coquetteries » linguistiques.
A certains moments on serait en droit de se demander si ses lignes ne sont pas pétries par un fantasme monarchiste très caractéristique d’un certain nombre d’historiens conservateurs.
Page 62 : « Partout où [Louis-Philippe] passe ce ne sont que vivats et chants de gloire à sa Maison. […] A chaque halte il sait trouver les mots simples qui touchent ses sujets et raniment une fidélité qui ne semble pas prêt de s’éteindre. » (Source ?)
Page 81 : « Partout où ils passent, les jeunes mariés sont acclamés par un peuple enthousiaste. » (Source ?)
Page 42 : « Le petit peuple parisien, qui révérait [Louis-Philippe le Gros] comme un saint ; se porta en foule aux abords de l’abbaye Saint-Geneviève et suivit pieusement les obsèques. On voulut se partager ses souvenirs comme des reliques. » (Source ?)
…Mais je crois que le pompon est décroché quand il s’agit de présenter Jean-Baptiste Réveillon – le patron de la Manufacture royale de papiers peints – lequel est introduit comme étant un « ancien ouvrier » ayant connu et « connaissant encore les sombres réalités de la misère » et « parlant de bonne-foi au nom des chefs d’entreprises. »
On nous dit aussi qu’il était ouvert d’esprit et qu’il payait bien. On oublie de dire cependant que c’est également parce qu’il a annoncé qu’il ferait passer le salaire de ses ouvriers journaliers au niveau de la livre de pain qu’il a déclenché une violente émeute au sein du Faubourg Saint-Antoine.
Bien évidemment, ici comme ailleurs, l’affirmation est gratuite. Zéro source.
Peut-être Lever rétablissait-elle bien une vérité méconnue, mais sans source à l’appui, cela ressemble fortement à une volonté de délégitimer une révolte populaire face à un patron qu’on veut présenter comme foncièrement bon et juste.
Dès lors, tous les autres passages du genre deviennent suspects.
Et des moments comme ça, l’air de rien, il y en a quand même quelques-uns.
Par exemple quand Lever suppose que Louis-Philippe a aimé de son voyage en Angleterre les « joutes grossières que sont les élections », dit-elle vrai ou bien se contente-t-elle seulement d’exprimer au-delà de sa réserve tout le mépris qu’elle a pour les processus représentatifs de l’époque ? (p.216)
…A moins qu’elle se soit tout simplement laissée bernée par les témoignages qu’elle utilise comme source tels ceux du Courrier de l’Europe dont on peut discuter de la partialité étant donné le fait qu’il s’agit d’un journal ayant en détestation le processus électoral.
Bref, dans un cas comme dans l’autre, la capacité d’Evelyne Lever à faire preuve de rigueur dans son travail est régulièrement à remettre en cause ce qui conduit forcément à maintenir de grandes réserves sur ce qu’elle présente du personnage de Louis-Philippe.
Parce qu’au final il est là l’enjeu.
Qu’attend-on d’une biographie rédigée par une historienne ?
Réponse : que l’authenticité du portrait dressé nous permette d’avoir accès à un angle nouveau et particulier sur l’époque traitée.
Or si le portrait est falsifié où est l’Histoire ?
Pire, si le portrait focalise sur la personne et ne s’ouvre pas sur la période dans laquelle il s’inscrit, quel intérêt historique à la biographie ?
Un individu seul, s’il n’est pas inscrit dans son époque, n’apprend rien de la société dont il est une composante. L’apport de l’historien devient nul. Et d’ailleurs, à réduire sa démarche interprétative à un seul individu, l’analyse de l’historien sombre dès lors rapidement dans la psychologie de comptoir, ce à quoi ce Philippe Égalité n’échappe pas.
Page 15, Evelyne Lever ose écrire que le grand-père de Louis-Philippe « semblait porté sur ses épaules le poids de trop inavouables pêchés. » Un peu plus loin elle se risque même à dire qu’ « il fit subir [à son fils] maintes vexations d’amour-propre comme pour venger l’humiliation d’un mariage que lui avait imposé Louis XIV. »
Non mais est-ce que c’est vraiment ça qu’on attend d’un historien ?
Est-ce qu’on attend vraiment de lui qu’il nous fasse de l’Histoire « à sa sauce » ?
…De l’Histoire selon son goût ?
Parce qu’entendons-nous bien, jusqu’à présent je n’ai fait que lister des erreurs méthodologiques qui ont conduit à des rajouts, des enjolivements et des quelques transformations, mais il faut aussi savoir qu’il y a des erreurs factuelles dans ce bouquin.
Combien ? Eh bah c’est bien ça le problème, je ne saurais pas vous dire exactement. N’étant pas spécialiste de la période je n’ai vu que les plus grossières, notamment les erreurs de dates.
Il est dit par exemple dans cet ouvrage que les états généraux de 1789 s’ouvraient le 4 mai alors qu’ils se sont ouverts en fait le 5. On nous dit aussi que l’assemblée se déclare constituante le 7 juillet alors qu’en fait c’est le 9. On nous dit enfin que l’hôtel des Invalides est pris le 14 juillet alors qu’il a été pris la veille, le 13.
…Et puis enfin il y a cet assaut de la prison de l’Abbaye dont Evelyne Lever nous dit qu’il avait pour but de libérer les 14 gardes-françaises qui y étaient enfermés, là où Noël Lacolle n’en dénombre que onze dans son ouvrage dédié à ce corps d’armée…
…Alors certes, Noël Lacolle n’est pas historien, mais militaire… Seulement, lui, il source.
Or toutes ces erreurs je ne les ai vues uniquement parce que j’ai lu d’autres ouvrages croisant ces questions traitées par Lever. Pour tout le reste, ne disposant pas d’autres références, je n’ai rien pu relever. J’ai donc été contraint de lui faire confiance.
…Et c’est justement là tout le problème : peut-on faire confiance à l’ouvrage d’Evelyne Lever ?
Alors par rapport à cette question là, oui – c’est certain – on se doit de respecter les scientifiques dans leur posture et dans leur fonction : cela est une chose certaine.
Mais il me semble impératif que ce respect de l’autorité du scientifique se doit d’être corrélé au fait que le scientifique respecte en retour cette méthode qui est la seule capable de produire du savoir ; méthode qu’on sera alors en droit de qualifier de scientifique.
Or, c’est un fait, Evelyn Lever n’a pas scrupuleusement respecté les exigences de la science historique quand elle a rédigé cet ouvrage.
Certes, parfois elle s’y plie – et non sans zèle ni brio – comme c’est le cas quand elle parle de l’affaire d’Ouessant pour laquelle elle s’est risquée à un vrai travail critique de fond (et vachement intéressant soit dit en passant) – mais le problème c’est que ce n’est pas systématique.
Le problème c’est que c’est selon son goût et ses choix, et il ne s’agit clairement pas là de choix d’historien.
Par exemple pourquoi avoir passé sous silence la Journée des tuiles, pourtant un évènement essentiel de la « petite révolution » et qui se déroule en plus au sein d’un duché administré par Louis-Philippe ?
De même, il n’est pas évoqué la fermeture de la salle des Menus-Plaisirs ni le serment du jeu de paume alors que tout le reste des évènements liés aux états-généraux sont relatés.
Oubli ? Choix ? Manipulation dans le but de donner de Louis-Philippe l’image qu’elle souhaite ? La question ne peut que rester ouverte et ça c’est un problème.
Qu’on se questionne sur la factualité d’un événement ou sur son interprétation c’est une chose, mais se questionner sur la probité de l’historienne ç’en est une autre.
Car il est quand même singulier le Louis-Philippe que nous peint Evelyne Lever.
Il est incarné et cohérent, ça c’est certain, mais ç’en est à un tel point qu’il n’en paraitrait pas tout simplement trop cohérent ; tellement cohérent au point qu’il pourrait être reconstruit.
Parce qu’ils sont quand-même nombreux ces moments qui, dans ce bouquin, viennent nous confirmer que Louis-Philippe était un gros benêt ; un noble qui a trahi la cause uniquement pour sa pomme plutôt que pour ses idéaux ; un maillon défaillant au sein de la haute noblesse de cour et qui a participé à la précipitation de la chute du régime.
Le problème c’est que peu de ces moments sont sourcés et quand ils le sont, les sources se révèlent clairement discutables.
Alors après peut-être que Louis-Philippe était en grande partie le demeuré sans charisme qu’Evelyne Lever cherche à nous dépeindre pendant ses presque 600 pages…
…Mais peut-être pas.
…Peut-être le dépeint-elle aussi ainsi parce que ça colle à la vision tocquevillo-royaliste d’une chute de la monarchie due essentiellement à la dilution des mœurs de ses élites plutôt qu’au soulèvement structuré et inéluctable des classes non-privilégiées.
Mais malheureusement, sur cette question là impossible de savoir… Et c’est justement un problème qu’on ne puisse pas savoir.
Car, voyez-vous, qu’est-ce qui fait la différence entre un roman historique et un ouvrage historique ?
Un ouvrage historique est un ouvrage de science sociale. Et comme il a été rappelé en introduction de cette critique, un ouvrage de science sociale se doit de produire ses sources afin qu’on puisse vérifier la pertinence de ce qui est dit et – si nécessaire – réfuter ce qui est dit.
Sitôt créé-t-on les conditions d’une non-réfutabilité de ses propos qu’en science on considèrera systématiquement que les conditions de manifestation de la vérité historique des faits ne sont pas réunies. On actera dès lors que toutes les affirmations non vérifiables ou non réfutables se devront d’être par principe invalidées.
Parce qu’on ne joue pas à la loterie en science. On n’est pas là pour définir la vérité aux dés en mode « si ça se trouve je dis vrai, après tout on ne peut pas savoir. »
Or c’est justement cela toute la ligne de crête qui sépare les romans des ouvrages scientifiques. Le romancier privilégiera le « laissons libre cours à notre imagination » quand le scientifique s’en tiendra au « on ne peut pas savoir. »
Et si je ne doute pas que la thèse qui a permis à Evelyne Lever de devenir historienne devait sûrement être rigoureuse à ce sujet, force est de constater que ce n’est pas le cas de ce Philippe Égalité, et c'est ce qui explique d'ailleurs que je me suis arrêté de le lire sitôt fus-je arrivé à sa moitié.
Donc à la question du « qui suis-je pour juger du travail d’une historienne ? », j’aurais tendance à répondre que « je suis juste quelqu’un qui joue le jeu de la réfutation scientifique, rien de plus. »
Mes diplômes et mes titres importent peu. J’irais même jusqu’à dire que les personnes – Evelyne Lever ou moi – importent peu. Seuls comptent d’un côté le texte objet de réfutation (ici Philippe Égalité) et de l’autre la réfutation elle-même (ici ma présente critique).
Ma critique a produit une démonstration soulevant des zones d’ombres dans la fiabilité de l’ouvrage d’Evelyne Lever. Et comme elle l’a faite références à l’appui alors, à partir de là, la seule question qu’il conviendrait de se poser ce serait de savoir si cette réfutation est fondée ou non. Rien de plus, rien de moins.
Soit celle-ci n’est pas fondée et alors on pourra continuer à faire confiance en ce Philippe Égalité comme à l’auteure qui l’a commis, soit a contrario cette réfutation est fondée et dans ce cas on se devra de reconnaitre que l’ouvrage Philippe Égalité n’est pas un ouvrage historiquement fiable et que son auteure – malgré ses diplômes sûrement légitimes – transige avec les règles et abuse de son statut pour vendre du roman.
Parce qu’au bout du compte c’est bien de cela dont il est question : la parole scientifique n’est pas la parole du scientifique.
La parole scientifique c’est ce qui ressort in fine du débat scientifique. Elle ne dépend pas d’un individu qui ferait autorité de par la hauteur de tous ses diplômes.
Les scientifiques sont des humains et ils sont faillibles, voire corruptibles, comme tout le monde.
Luc Montagnier a beau avoir été docteur et Prix Nobel de médecine pour sa découverte du SIDA que cela ne l’a pas empêché de sombrer par la suite dans les théories unanimement rejetées par la communauté scientifique, que ce soit sur l’homéopathie, la maladie de Lyme ou les vaccins…
…De la même manière que les frères Bogdanoff disposaient bien tous deux de doctorats en Mathématiques et en Physique théorique alors que la plupart de leurs ouvrages scientifiques étaient rejetés en bloc par le CNRS.
Dans les deux cas sus-cités, des figures d’autorité se sont opposées à d’autres figures d’autorité, preuve en est qu’on ne peut se fier à la seule autorité des diplômes et des gens.
La vérité est donc dans la parole de la science et non dans celle des scientifiques…
…Du moins pas dans celle de scientifiques qui, comme Evelyne Lever, décident de trahir la discipline pour laquelle ils avaient pourtant été reconnus dignes d’en définir les savoirs.
Alors qu’on se le tienne pour dit et qu’on en prenne conscience : non, la parole de l’historien n’est pas parole d’évangile.
Parce que l’historien est corruptible comme n’importe qui, il serait dès lors absurde et dangereux que de refuser de le critiquer. Et même si j’entends qu’il n’y a pas nécessairement trahison ou mort d'homme quand un historien commet une erreur – car la science avance souvent en corrigeant les erreurs de celles et ceux qui ont voulu établir une vérité – je trouve par contre qu’il y a quelque-chose de bien plus problématique à ce qu’un historien – c’est-à-dire le garant d’une science – accepte consciemment de se corrompre pour satisfaire des intérêts pécuniaires et/ou politiques.
Car c’est bien de cela dont il s’agit. Quand Evelyne Lever se permet de reconstruire son récit en dépit des sources, quand elle fait passer ses fantasmes et ceux de ses potentiels lecteurs, avant la vérité des faits, elle accepte de se corrompre tout en risquant de corrompre avec elle l’image que le public se fait de la communauté scientifique, voire de la science historique en elle-même.
Or combien d’Evelyne Lever jouent à ce jeu-là aujourd’hui ?
Entre les vrais historiens qui s’assoient sur leur éthique et les faux historiens que la télévision ou les politiques présentent comme des figures faisant autorité, combien participent à décrédibiliser la discipline ?
Dès lors, face à la réalité de cette situation, nous voilà donc dans l’obligation de subir cette ère de la grande confusion entre d’un côté les ouvrages solides et rigoureux qui demeurent dans l’ombre parce que peu vendeurs et de l’autre l’autorité suprême des historiens populaires parce que falsificateurs.
A partir de là, « confusion » appelle « soupçon » et moi-même ne sais plus dès lors quoi tirer de cet ouvrage.
Tout y est-il vrai ? On a vu que non.
Tout y est-il alors faux ? Sûrement que ce n’est pas le cas pour autant.
Dans ces 573 pages il y a sûrement une part de vrai, des éléments probants qui pourraient être riches d’enseignements.
Car oui, même si je suis loin d’être friand de ces biographies qui ne sont souvent qu’un retour à cet âge rétrograde de la chronique du grand homme, à l’inverse je ne suis pas totalement hostile au genre pour peu que celui-ci soit fait rigoureusement et dans un esprit d’éclairage d’une époque.
Or, comme déjà dit ou annoncé plus haut, force est de constater qu’il y a des moments où cet ouvrage offre des angles intéressants.
Constater comment, au XVIIIe siècle, la présence d’un prince de sang dans un corps d’armée peut perturber tout le déroulement d’une bataille, moi je trouve ça intéressant car éclairant. Or, c’est ce que le chapitre sur l’affaire d’Ouessant a su faire le temps de quelques pages, et pour le coup c’est clairement un mérite que je ne peux retirer à l’ouvrage.
De même, constater aussi comment, au XVIIIe siècle, la surconcentration des pouvoirs et des richesses au sein de la très haute noblesse a contribué à produire une élite totalement déconnectée des réalités et des préoccupations de l’époque, pour le coup ça aussi j’ai trouvé ça intéressant parce qu’éclairant.
Et puis enfin, constater comment, toujours au XVIIIe siècle, les jeux de coucheries entre nobles peuvent jouer un rôle crucial dans la création des réseaux et des intrigues politiques, ça également, j’ai trouvé ça intéressant parce qu’éclairant.
Tous ces angles d’approche, je les ai clairement appréhendés nouvellement grâce à l’ouvrage. Cela est certain…
…Seulement la question demeure dans mon esprit : ces angles d’approche sont-ils bien conformes à la réalité du XVIIIe siècle, ou bien sont-ils plutôt conformes à ce qu’Evelyne Lever veut m’en faire voir ?
Au fond, il n’y a rien de pire que le soupçon pour empêcher un savoir – un vrai – de progresser au sein d’une société.
Mais justement, s’il m’apparait évident – comme à beaucoup de personnes – qu’il est nécessaire et indispensable à nos sociétés que d’être capable de lever ce soupçon afin que nous puissions tous à nouveau marcher vers davantage de raison, de l’autre je m’inscris totalement en faux contre tous ceux qui prétendraient que la meilleure manière de parvenir à cela serait de faire taire toutes celles et ceux qui contestent la parole des scientifiques.
Parce que oui – et tenons-nous le pour dit – la contestation est le cœur de la démarche scientifique. La bannir serait le plus sûr moyen de faire triompher l’arbitraire face au vrai, l’autoritaire face à la raison.
Si ce qu’on cherche c’est vraiment de lever le soupçon sur les sciences, (ré)apprenons à tous penser comme des esprits rationnels : arrêtons de juger à l’habit et de se soumettre servilement à la parole des plus gradés.
Ça doit être aux démonstrations de faire autorité, pas à leurs auteurs…
…De la même manière que ça devrait être à la justesse des premières qu’il nous faudrait fixer la notoriété des seconds, et non pas l’inverse.
Qu’on prenne la peine de repenser à l’endroit, et alors peut-être que le savoir fera à nouveau loi…