Comme à l’accoutumée quand je lis des essais, ces notes sont plus un résumé de l’ouvrage qu’une réelle critique. Je ne peux que saluer la précision de celui-ci, la fine analyse des mécaniques opérée par les 2 anciens de Street Press (gloire à Street Press!!) Pierre Plottu et Maxime Macé. Le livre conviendra autant à ceux qui, comme moi, suivent la montée politique de l’extrême droite sur internet et les réseaux sociaux depuis quelques années, qu’aux néophytes d’internet et passionnés de politique qui veulent découvrir ce monde chaotique et fascinant de la « fachosphère ».
Les journalistes commencent par une très éclairante mise en perspective historique des réflexions menées par les penseurs d’ED pour faire infuser leurs idées. Les think tank du GRECE et du club de l’Horloge ont été fondés dans les années 60-70 dans ce but. Dominique Venner, le plus célèbre de cette mouvance, dont on commémore la mort spectaculaire (suicide dans Notre Dame) tous les ans chez les fachos, a résumé cette nouvelle position à adopter à l’extrême droite : prendre des distances avec l’action directe pour retourner le concept du marxiste Gramsci de « guerre culturelle » contre la gauche. Avancer masqué, élaborer des concepts aux atours « acceptables » (grand remplacement, remigration…). Ce qu’ils appellent eux même la « métapolitique ».
Les journalistes procèdent ensuite à un inventaire fourni de la présence de la droite sur internet, et analyse ses matrices : Fdesouche, Egalité et Réconciliation , et de leurs figures tutélaires (Damien Rieu, Pierre Sautarel, Soral, Dieudonné). Une réflexion va ensuite être menée sur l’humour, qui constitue pour les droitards une bonne diversion, un moyen d’ouvrir la fenêtre d’Overton en se protégeant derrière le droit à la caricature. La commu va alors agir comme une armée au nom de ses influenceurs (les kheys du 18-25), se chargeant de transformer leurs slogans en mèmes. Là encore, une généalogie intéressante nous est présentée, de Dieudonné à Papacito, en passant par Marsault Et Alexandre Cormier-Denis. On suit aussi le travail de la DDLCCH (division de lutte contre les crimes de haine) de la PJ.
Pierre Plotu et Maxime Macé s’intéressent ensuite à la dimension lifestyle et influence, à l’heure de l’omni présence des RS, de l’extrême droite française. Sorte de mutation de la métapolitique : le soft power de l’extrême droite ne passe plus par la banalisation de concepts maurassiens, mais par la mise en avant d’un lifestyle de droite (Baptiste Marchais, tentatives de reconversion du Raptor et de Papacito).
L’essai fait ensuite un petit détour par le rôle des femmes chez les influenceurs/se de la fachosphère : l’inénarrable Conversano et sa carrière de pimp pour lutter contre le grand remplacement, l’ex Action francaise, adoubée depuis par Retailleau, Alice Cordier et son groupe identitaire Némésis, les versions françaises des Trad Wifes (ça marche moins bien qu’aux US), et évidemment Thaïs d’Escuf(i)on, qui vient consoler les incels et leur donner des conseils, creux et mais coûteux, pour pécho « les femmes de haute valeur » (comprendre : les nazies).
Les journalistes montrent aussi comment la percée de certains influenceurs, comme Papacito et leur récupération par des premières tentatives de médias en ligne d’extrême droite (VA+, TV liberté) ont pavé le chemin pour Vincent Bolloré et son désormais tentaculaire groupe médiatique. À la manière d’un Rupert Murdoch (Fox News), il peut faire et défaire des candidats, et c’est bien lui qui a permis à Zemmour de récupérer 2,5M de voix en 2022.
La dernière partie est centrée autour des législatives de 2024, moment paroxystique interessant, où plusieurs lames de fond se sont mises en branle : toute la machine Bolloré a tourné à plein régime, en ordre de bataille précipité (créneau radio sur Europe 1 pour Hanouna); le RN a passé un cap médiatique en présentant un Bardella plus que jamais en mode « influenceur ». Mais dans un même temps, certains influenceurs historiques de l’extrême droite se sont tus, notamment échaudés par les résultats de Zemmour en 2022 pour qui ils s’étaient engagés (Papacito, Baptiste Marchais). Symptômes d’une mainstrimisation de l’ED, les anciennes têtes de proue semblent reléguées à la cale… Et surtout, certain.es influenceur/euses sont sorti.es du bois : Squeezie, Léna Situation, Nota Bene, ainsi que les sportifs Jules Kounde ou encore Ibrahima Konate. Une bataille rangée qui a abouti à la victoire, d’une courte tête, de la gauche. Enclenchement d’une dynamique, ou dernier sursaut…?