Près de la mer est un des romans majeurs d’Abdulrazak Gurnah, qui a obtenu le prix Nobel en 2021. Gurnah fait alterner les récits à la première personne de deux exilés originaires de Zanzibar, Saleh Omar et Latif Mahmud (le premier âgé, le second plus jeune), dont les histoires familiales se sont jadis entrecroisées – et entrechoquées. Le roman est constitué de trois parties (chacune composée de deux chapitres) : après les deux premières consacrées respectivement au récit de Saleh et de Latif, la dernière les montre réunis en Angleterre ; leur longue conversation fait alors se croiser, se compléter et parfois se contredire leurs versions d’un passé commun, où se mêlent histoires familiales, colonisation, révolution et exil.
Dans la première partie du roman, une phrase revient presque à l’identique à quelques pages de distance : Je raconterai l’histoire ainsi car je ne sais plus qui peut bien écouter. Comme si une histoire ne préexistait pas à son récit, comme si elle dépendait toujours de celui à qui l'on s’adresse – fût-il absent, inconnu ou imaginaire. Cela explique pourquoi le récit que Saleh fait à Latif à la fin du roman n'est pas donné au lecteur tel qu’il est censé avoir été prononcé : « Je ne lui ai pas révélé tout ce que j’ai exposé ici » – alors que l’exposition en question est précisément le récit inséré dans le dialogue entre Saleh et Latif. Ce n’est pas seulement le destinataire qui induit des changements : le temps s’en charge aussi, les récits se modifiant jusqu’à rendre parfois indécidable ce qui relève du souvenir et ce qui relève de l’invention. Sans compter ce qui fait la mémoire des choses, quand elle puise parfois dans ce qu’on savait sans vraiment le savoir, comme, exemplairement, les amants de la mère de Latif, dont il a « découvert » l’existence « en grandissant » : « Je savais avant, c’est juste que je n’étais pas sûr de ce que je savais ». Enfin, et surtout, il n’y a pas qu’une voix dans ce roman, mais deux : Saleh et Latif ont vécu, de places différentes, des évènements qui engageaient leurs deux familles, et chacun découvre par le récit de l’autre ce qu’il ignorait de sa propre histoire – le lecteur voyant ainsi se combler les blancs laissés par leurs récits respectifs, mais aussi apparaitre de nouveaux écarts entre eux. Les histoires de Saleh Omar et de Latif Mahmud ne s’emboitent donc pas seulement : elles empiètent l’une sur l’autre, chacun devenant un personnage dans l’histoire que raconte l’autre, tandis que l’histoire qu’il croyait connaitre lui revient transformée par une autre voix.
Ces histoires sont traversées d’autres histoires, comme autant de morceaux de mémoire disponibles dans lesquels les personnages puisent pour comprendre ce qui leur arrive. Près de la mer emprunte particulièrement à plusieurs reprises à la littérature apprise à l’école coloniale, dans un jeu intertextuel chargé d’un sens politique aigu : un peu comme si Gurnah prolongeait pour la littérature l’idée de Kateb Yacine qui voyait dans la langue du colonisateur (en l’occurrence le français) un « butin de guerre ». Dans Près de la mer, plusieurs emprunts littéraux à Shakespeare, intégrés au texte parfois sans références explicites, forment ainsi un matériau que s’approprie l’auteur. D’autres références sont, elles, explicites : Bartleby, Vanity Fair – que la mémoire hésitante du narrateur confond d’abord avec Le Rouge et le Noir (la littérature subissant ainsi le même sort que les souvenirs personnels : elle demeure en nous, active mais déformée).
Bien sûr, dans ce roman d’exils, de retours impossibles et d’identités incertaines, L’Odyssée est convoquée, du reste cité via un commentateur occidental, Erich Auerbach. Mais une place de choix est faite aux Mille et Une Nuits, dont les histoires, objets et figures reviennent à plusieurs reprises, Saleh Omar se comparant lui-même à Shéhérazade. La comparaison pourrait valoir pour le roman tout entier, fait de récits qui en ouvrent d’autres, repris, interrompus, corrigés par le récit d’un autre. On raconte parce qu’on ne sait plus « qui peut bien écouter », mais peut-être raconte-t-on aussi, comme Shéhérazade, pour continuer à vivre.
À ce feuilletage des récits répond celui des lieux et des langues : les pays d’Afrique et d’Europe traversés ou évoqués dessinent une géographie dont l’étendue peut laisser le lecteur aussi « atterré » que Saleh qui découvre « ignorer tout de Dresde et d’une multitude d’autres Dresde » ; le texte est en outre parsemé de mots, de noms de personnes et de lieux venus du kiswahili et d’autres langues. L’anglais lui-même est une langue apprise dans l’histoire et dans la violence : « J’ai beaucoup appris à Bombay, c’est une ville d’injustice. J’ai pu aussi apprendre la langue de nos vainqueurs, puisse Dieu leur donner la force ». L’ironie de la bénédiction dit assez que parler la langue du vainqueur ne signifie pas nécessairement parler depuis la place du vaincu.
C’est peut-être même l’un des mouvements les plus troublants du roman : le récit permet parfois à celui qui se trouvait en position de faiblesse de renverser les places et de porter sur celui dont il dépendait un regard en surplomb. Ainsi, face à Rachel, appartenant à l’organisme d’aide aux réfugiés qui a pris en charge Saleh, le narrateur écrit, à propos de l’implication de celle-ci, qui la conduit à se mettre en colère lorsqu’elle découvre que Saleh lui avait menti (sur le conseil de son passeur) en prétendant ne pas parler anglais : « Cela m’a inquiété pour elle » ; et la crainte que Latif éprouvait pour sa mère devient rétrospectivement : « Sans doute craignais-je pour elle ». Étrange retournement qui met dans le regard et le discours du dominé une inquiétude, une ironie, une condescendance à l’égard du dominant. Cela se traduit particulièrement dans ce retournement du stigmate, qui parcourt le roman, avec l’insulte raciste que s’entend lancer Latif dans une rue de Londres, « Moricaud hilare ») – « Mowicaud hila » à la première occurrence, dans un discours indirect libre qui emprunte l’accent supposé de celui à qui l’insulte est adressée – ; l’insulte est ensuite reprise pour parler de Latif ou de sa famille, jusqu’à ce que, beaucoup plus tard, il l’adresse lui-même à Saleh sur le mode de la connivence : le stigmate n’est pas effacé, mais repris, déplacé, retourné par ceux-là mêmes qu’il devait assigner.
Ce renversement n’innocente pourtant personne. Certes, le roman ne ménage rien de la violence coloniale – jusque dans le récit d’Elleke, une femme habitant Dresde qui accueille Latif durant ses études et dont les parents s’étaient installés comme colons au Kenya : elle nourrit le projet d’écrire une chronique de ce pays, dont elle envisage d’abord une version doute édulcorée pour, avec le temps, la tourner dans son esprit de plus en plus hargneuse. Mais le roman n’impute pas pour autant à la colonisation toute la violence de l’histoire de Zanzibar : les récits politiques et familiaux montrent la violence extrême qui traverse le pays, avant ou après l’indépendance, sans qu’elle puisse être entièrement rabattue sur les crimes coloniaux. Les évocations des crimes des dirigeants corrompus – qui expliquent l’exil de nos deux personnages – s’entremêlent à la violence des règlements de compte au sein des deux familles. Mais au sein même de chacune d'elles, la violence est présente, qui ressurgit dans les mots employés pour en parler, particulièrement chez Latif : « Il m’a fallu du temps pour comprendre que ma mère méprisait mon père », dit-il de son père alcoolique ; les mots sur sa mère sont particulièrement rudes quand il est question de ses aventures adultérines ; et le discours sur les parents atteint presque la haine vers la fin du roman. Raconter ne consiste donc pas à réconcilier après coup les êtres et les évènements : le récit peut conserver la rancœur aussi bien que la transformer.
L’instabilité des récits finit par atteindre celui-là même qui dit « je » : le pronom peut prendre une valeur collective pour désigner le peuple auquel appartient Saleh, lequel en vient à interroger son identité quand il doit fondre son discours dans celui de son pays d’accueil : « J’ai le sentiment d’être l’instrument des desseins d’un autre malgré moi, le personnage du récit d’un autre ». Cette phrase semble, par un effet métatextuel, dire quelque chose de l’entreprise romanesque de l’auteur.
Près de la mer ne serait alors pas tant un roman sur la vérité du passé qu’un roman sur les conditions dans lesquelles quelque chose du passé peut encore être raconté. Il faut pour cela une mémoire, même incertaine ; des mots, même empruntés à la langue et à la littérature des vainqueurs ; des histoires déjà racontées ailleurs ; et surtout quelqu’un à qui parler – même lorsqu’on ne sait plus clairement « qui peut bien écouter ».