Propagandes
7.7
Propagandes

livre de Jacques Ellul (2008)

Jacques Ellul (1912-1994) a été un philosophe majeur du vingtième siècle. Aux antipodes de JP Sartre, cet esprit anticonformiste et profondément humaniste (reconnu "juste parmi les nations" pour son rôle dans la Résistance) était opposé à toute forme de cynisme et d'endoctrinement politique. Publié en 1962, "Propagandes" constitue l'une de ses œuvres-phares. Plusieurs idées audacieuses et novatrices émergent de cet ouvrage dont l'objet est d'analyser les caractéristiques de la propagande, tant en ce qui concerne son fonctionnement que ses effets collectifs ou individuels.

Premièrement, il démontre que la propagande est intrinsèque à la société moderne, indépendamment du régime politique. Non seulement parce que les moyens de communication (presse, TV, radio, cinéma etc) dont elle dispose permettent la mise en place d'une propagande totale, "continue et durable", dont les époques passées (antérieures au vingtième siècle) n'offrent aucun exemple, mais également parce que la propagande contribue souvent à combler le vide intérieur que ressent l'être isolé dans la masse. Aussi est-elle nettement plus répandue et efficace dans les grandes villes qu'en milieu rural. En outre, Ellul distingue deux types d'endoctrinement : la "propagande d'agitation" qui agit à court terme, notamment en période de guerre, et la "propagande d'intégration" ou "propagande sociologique" qui agit sur le long terme. La seconde (qui peut préparer et faciliter la première) est beaucoup plus pernicieuse car elle se présente sous un jour innocent, y compris à travers les divertissements ou la culture, et modifie en profondeur la structure psychique de l'être humain : ""La propagande sépare volontiers l'univers verbal qu'elle crée et l'univers réel de l'homme ; elle tend alors à briser la conscience de l'homme"".

Dans un tel contexte, la culture elle-même cesse progressivement d'être un outil d'émancipation pour devenir un outil d'endoctrinement et d'aliénation : ""il faut d'ailleurs tenir compte que dans une société où la propagande (directe ou indirecte, consciente ou inconsciente) absorbe tous les moyens de communication ou d'éducation, ce qui est le cas dans presque toutes nos sociétés évoluées depuis 1950, c'est la propagande qui forme la culture, et qui dans un certain sens est la culture"". Contrairement aux idées reçues, plus la population est éduquée (ou rééduquée) et plus elle devient perméable à l'endoctrinement. Loin de favoriser l'esprit critique, les universités modernes rendent l'individu plus facile à manipuler : ""car l'important n'est pas de savoir lire, mais de savoir ce qu'on lit, de raisonner sur ce qu'on lit, d'exercer un esprit critique sur la lecture"".


Jacques Ellul insiste également sur le fait que le "propagandé" est à la fois victime et complice du propagandiste : les foules qui allument la TV ou la radio, qui lisent le journal (lequel est rarement neutre) ou assistent à des meetings ont besoin de la propagande comme d'une drogue. Celle-ci agit en effet comme un défouloir permettant de satisfaire les pulsions les plus inavouables : ""Mais l'homme éprouve toujours un certain besoin de haïr, comme il cache en lui un besoin de meurtre. Voici que la propagande lui offre un objet de haine (car toute propagande est centrée sur un ennemi) et non plus une haine honteuse, mauvaise, qu'il faut cacher, mais une haine légitime qu'il est juste d'éprouver ; bien plus, la propagande désigne des ennemis à abattre, et là encore le crime n'est plus un délit, c'est un acte digne de louange. Presque tout homme a envie de tuer son voisin : cela est formellement interdit, et généralement, devant le risque l'individu recule. Mais la propagande lui ouvre la voie et lui permet de tuer le Juif, le Bourgeois, le Communiste etc. meurtre qui devient un exploit"".


Analyse plus pertinente que jamais, et qui permet de comprendre le rôle de plus en plus toxique que jouent les médias de masse, la presse...Et même la littérature ou le cinéma, a fortiori quand ces derniers sont politisés (comme c'est aujourd'hui le cas en Amérique du Nord et en Europe de l'ouest).

Deux remarques. Sur la forme, le livre (environ 350 pages) aurait gagné à être plus court, plus synthétique, car un certain nombre de passages constituent des redondances ou des répétitions. Sur le fond, "Propagandes" a été écrit à une époque diamétralement différente de la nôtre. Les pays occidentaux étaient alors des démocraties et des Etats de droit, tandis que l'URSS était un régime totalitaire. Or ce monde-là n'existe plus, il est depuis longtemps révolu, et certains points de repère sur lesquels s'appuyait l'analyse de Jacques Ellul en 1962 ont donc disparu. (Il semblerait d'ailleurs que dans les années 1980 et 1990, il ait perçu l'effondrement politique et civilisationnel du monde dit "progressiste"). Mais l'essentiel a conservé toute sa pertinence et reste un puissant outil pour déchiffrer notre époque où règnent l'endoctrinement de masse et la newspeak. A lire en complément de "1984" de George Orwell.

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