L'idée selon laquelle tout n'arriverait pas par hasard est peut être une des caractéristiques les plus universelles des esprits humains. Je me rappelle que Georges Minois, dans son Histoire de l'Athéisme, une lecture qui m'a profondément marqué, rapportait que les anthropologues avaient identifié la racine de la religion dans une tendance "naturelle" de l'esprit humain, peut-être selon des mécanismes évolutifs ou culturels complexes, à attribuer à tout un sens en raison de la structure même de sa raison. J'ai toujours éprouvé une grande méfiance pour les notions d'universalité rapportées à la "nature humaine". Si j'avoue ignorer leur caractère permanent, force est de constater que je suis moi même régulièrement torturé par cette impression intuitive que le hasard ne peut tout expliquer. Si ma raison refuse de le considérer en tant que tel, je sais aussi que je peine à faire taire l'impression intime que tout a un sens, entendu dans ses deux dimensions : celle de la "signification", et celle même de la "direction". Parfois, ma raison y revient par d'autres portes : après tout, lire Spinoza, et penser que tout est toujours déterminé, quelle que soit la nature de cette "détermination" (biologique, évolutive, sociale, psychologique, etc) élimine aussi la possibilité du pur hasard. S'il ne peut exister d'entité à même de tout prévoir, admettre l'existence de lois de détermination aboutit tout de même, d'une manière ou d'une autre, à provoquer les mêmes effets, d'un point de vue du rapport à la vie. Ainsi, quand je me baladais dans les rayons d'une librairie, et que je me décidais à grand peine de choisir le roman Pyramides, qui ne m'inspirait pas spécialement, et que je me résolvais tout de même à acheter pour des raisons que j'ignore, est ce tout à fait totalement le fait du hasard ? Est ce totalement inopiné si, dans le flot des innombrables livres qui trônent dans ma bibliothèque, c'est lui, en particulier, que je choisissais pour mes soirées d'hiver ? Est ce totalement insignifiant de dire que le thème même du roman, au delà d'être, je crois, un des plus grands chefs d'œuvre de la science fiction francophone, c'est bien en dernier lieu celui d'une recherche mystique de l'intentionnalité de l'univers ? Si quelque chose est là, après tout, c'est bien que "quelque chose" veut qu'elle soit là. Je laisse à Heidegger le soin d'analyser et expliquer cette tendance humaine à attribuer à tout des caractéristiques du sujet humain. Mais pour celui qui veut vivre une magnifique expérience de lecture, ce roman de Romain Benassaya est une formidable porte d'entrée pour la rêverie.
Ce roman est formidable. Il fait de ses faiblesses liées à sa densité, à son caractère un peu narratif et explicatif, et à son intrigue à certains moments cousue de fil blanc, les éléments même de son caractère fascinant. Le livre se lit à une vitesse inouïe et ménage un suspens insoutenable. Les idées du roman fourmillent à une vitesse troublante et ne cessent de provoquer des effets de décentrement/recentrement particulièrement réussis. Il y en a peut être un peu trop, et il en est peut être un peu trop dit : le lecteur passionné pardonne à Romain Benassaya toutes ses maladresses d'écrivain. Porte d'entrée exceptionnelle sur l'univers de la "soft" SF, recyclage habile de vieux concepts éculés, l'auteur parvient à nous happer dans l'angoisse claustrophobique d'un monde obscur et inexpliqué. Il y adjoint une très étonnante histoire politique sur plusieurs plans et construit des personnages, peut être parfois stéréotypés, mais aux destinées bien imaginées. Le roman aurait pu être une sorte d'illustration habile de la tension de la nature humaine autour de la technique : doit-elle servir à améliorer la vie de ceux ici-bas ou à augmenter la connaissance de l'esprit humain ? Il aurait pu se contenter d'être, et cela aurait été déjà très bien, une épopée politique couronnée de mystère s'interrogeant sur les formes politiques de gouvernement, le poids de la religion, le terrorisme et même l'environnement, les ententes entre cultures ainsi que la linguistique. Ses derniers chapitres plongent pourtant le lecteur dans une fuite en avant plus mystique et assez perturbante dans sa structure narrative. Benassaya s'en tire plutôt bien en justifiant d'une certaine façon les petites facilités dans l'usage des concepts de la gravitation, du trou noir, du voyage dans le temps. Il nous livre une fin ouverte et brillante, très émouvante aussi. Si le hasard existe, comme bien sûr je le pense, il est heureux en ce milieu d'hiver. Pyramides est un petit bijou.