L'introduction est très touchante. C'est celui d'une universitaire qui explique le coup de foudre qu'elle a eu pour Ravenne quand elle visite la basilique en 1959. Elle rappelle aussi le drame que fut le bombardement de la basilique Saint-Jean-L'évangéliste en août 1944. Judith Herrin décrit ensuite comment sa carrière universitaire ne resta jamais très loin de Ravenne. Un lien commun d'universitaire à la retraite (ou proche) qui écrit un livre qui lui tenait depuis longtemps à coeur.


Le livre comporte des cartes utiles, une chronologie des responsables politiques, militaires et religieux de la ville, de la fin du IVe siècle jusqu'au règne de Charlemagne. Il comporte aussi de beaux cahiers d'illustration qui ne se cantonnent pas aux mosaïques.


La thèse est simple, pas vraiment controversée. Ravenne fut à la fois la tête de pont de l'empire d'Orient en Occident, et elle fut aussi un formidable creuset entre les cultures grecques, romaines, gothiques, lombardes etc... qui à sa manière fit passer une partie de l'héritage du droit romain dans la culture des royaumes "barbares" qui suivirent.


Les passages qui m'ont le plus intéressés sont ceux qui laissent entrevoir la topographie de Ravenne (dont on connaît surtour les églises), et surtout sur le statut presque toujours atypique de cette ville. Elle fut rivale de Milan, quand il s'avéra que ni cette dernière ni Rome n'étaient faciles à défendre ; elle fut le lieu de la synthèse romano-gothique sous Théodoric ; elle fut prise entre deux feux lors des querelles théologiques qui divisèrent Orient et Occident (querelle des Trois Chapitres, monothélisme, iconoclasme...) ; elle fut une rivale de Rome, jamais en termes religieux mais souvent en termes militaires ou politiques, notamment par son rôle de tête de pont lors de la reconquête justinienne, et d'autres. Elle fut un laboratoire du pouvoir byzantin avec la mise en place de l'exarchat. Enfin, quand les ponts avec l'Orient se coupèrent, elle devint un beau champ de ruine que les rois se firent un point d'honneur de piller (l'ouvrage se clôt sur la chapelle d'Aix-la-Chapelle, tentative de Charlemagne d'égaler à la fois la basilique de Ravenne et le mausolée de Théoderic.


Le livre a un plan chronologique, avec des chapitres courts, ce qui en soi n'est pas un mal. Mais il peine à resserrer son propos. Je sais qu'il est difficile de parler de cet époque. Ayant fait ma thèse dessus, je SAIS à quel point les sources sont fragmentaires et difficiles. Mais Judith Herrin, comme la plupart des universitaires, part du principe que tout est intéressant de la même manière. Et au sein d'un même chapitre, tout ne s'articule pas bien. Il y a de longs exposés sur l'histoire politique de l'époque, pas du tout cantonnés à Ravenne, et avec une tendance à faire de la biographie quand on sent que les personnages ont fasciné l'autrice (Galla Placidia, Theoderic et Cassiodore, etc...). Cela cohabite avec des sous-chapitres intitulés "la vie quotidienne à Ravenne", dans lesquels l'autrice analyse avec la minutie la plus maniaque quelques fragments de papyri détaillant en général des legs de bien immobiliers. L'histoire générale cohabite avec la micro-histoire mais sans articulation naturelle, et c'est dommage.


Mon avis est celui d'un passionné de la période assez puriste, et sans doute frustré de ne pas avoir eu la carrière de Mme Herrin. J'ai apprécié son livre sans m'aveugler sur ses défauts, qui relèvent davantage d'une volonté de ne pas trancher alors qu'il aurait fallu un choix éditorial plus fort. ça n'empêche pas que le livre est intéressant et que j'ai pris plaissir à me replonger dans cette période. Mais si vous êtes néophyte, vous risquez de lâcher car les intrigues politiques sont denses, et Mme Herrin ne fait pas grand-chose pour les synthétiser. Il est vrai que cela relève de la gageure.


Bref, à lire si vous êtes passionné par l'Antiquité tardive (que Mme Herrin propose de rebaptiser "christianisme primitif", ce qui à mon avis ne résoud rien, au contraire). Et si vous n'êtes pas passionné par cette période, faites-moi le plaisir d'aller lire "Décadence romaine ou Antiquité Tardive ?" d'Henri-Irénée Marrou ou "The world of Late Antiquity" de Peter Brown. Après ça, vous n'aurez plus d'excuse.

zardoz6704
7
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le 18 août 2026

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