"Ce à quoi tu résistes persiste, ce que tu observes disparaît". Tel est l'un des aphorismes issu de la sagesse orientale que j'ai intégré à mon système de pensée. D'où, chez moi, une certaine résistance à l'idée... de résistance. La raison est quasiment d'ordre physique : en résistant à quelque chose, on le fait exister, contribuant, donc, à sa perpétuation. Contre-productif.
Je ne possède pas de téléphone portable, ce qui suscite autour de moi les réactions les plus diverses, de la perplexité à l'admiration en passant par l'agacement. Mais j'entends souvent "c'est bien, tu résistes". Non, je ne résiste pas, je fais simplement un autre choix. Et ce choix ne prend pas la forme d'une force d'opposition - force qui finit toujours par épuiser celui qui s'efforce de la maintenir. Résister peut retarder une échéance mais ne permet jamais de sortir d'une situation que l'on désapprouve. Ainsi en est-il de la montée du RN. Depuis plus de 50 ans, on cherche la solution pour le combattre. Ce fut d'abord, longtemps, la diabolisation : on refusait de recevoir Jean-Marie Le Pen ou de débattre avec lui. Le FN, c'était le diable. La très habile Marine Le Pen a réussi à normaliser le parti renommé RN : la "stratégie de la cravate" a merveilleusement fonctionné, et ce, d'autant mieux qu'à l'autre extrême du spectre politique, LFI faisait tonner le bruit et la fureur. Le parti est à présent perçu comme fréquentable et il s'est même payé le luxe d'appeler, à l'occasion du lynchage de Quentin Deranque, au barrage républicain contre les Insoumis en tant que danger absolu. Un comble. Un tour de force aussi, surtout quant on sait que le jeune homme était un militant d'extrême-droite qui tenait des propos nazis, et qu'il était venu là pour en découdre. Sans oublier que les victimes côté "Antifa" sont dix fois plus nombreuses que celles de l’ultradroite qu’ils combattent.
A l'heure où, pour bien des gens, LFI est aussi voire plus détestable que le RN, il n'est donc pas inutile de désigner clairement qui est l'ennemi. De rappeler d'où vient ce parti, qui compte encore nombre de sympathisants de l'idéologie mortifère d'outre-Rhin, même s'il s'efforce de se séparer des cas les plus embarrassants. De mettre en lumière le rôle des médias de Bolloré, qui imposent leurs thématiques et souvent leurs réponses. CNews étant devenue la chaîne la plus regardée de France, il est vraiment difficile de parler d'idéologie dominante à gauche dans les médias. C'est pourtant le récit que défendent la droite et l'extrême-droite, sa traduction la plus récente étant ce tour de passe passe osé par l'UDR : la commission d'enquête sur l'audiovisuel public.
Le rouleau compresseur est en marche. On ne voit pas ce qui pourrait l'arrêter. Les parallèles avec la montée du nazisme font froid dans le dos, comme par exemple le soutien discret mais de plus en plus avéré des milieux d'affaires à Jordan Bardella. Si le RN remporte la présidentielle, ce ne sera certes pas le nazisme, pas même le fascisme : un tel gouvernement sera probablement plus modéré que celui de Trump. Mais on peut s'attendre à de nombreuses dérives antidémocratiques, comme celle, par exemple, de privatiser l'audiovisuel public. La plupart des propriétaires de médias étant à droite (Mathieu Pigasse fait exception), qu'en sera-t-il du pluralisme que les contempteurs de France Inter font mine d'appeler de leurs vœux ?
Pour toute personne considérant l'écologie comme la cause première à promouvoir (car une société plus écologique est aussi plus sociale, moins dépensière et en meilleure santé), l'accession au pouvoir du RN est un pur cauchemar, ce parti étant - avec LR, qui se défend bien - le champion des mesures anti-écologiques. C'est-à-dire, le plus souvent, démagogiques. La suppression récente des ZFE en est une illustration quasi caricaturale : ne faites aucun effort, citoyens, n’écoutez pas ces oiseaux de malheur d’écologistes qui prétendent restreindre votre liberté. Affligeant.
Il y a bien péril "grave et imminent" et il est toujours salutaire de tirer la sonnette d'alarme. Certes, l'efficacité d'un tel écrit sera probablement limitée : il sera surtout lu par les déjà convaincus, et les quelques tenants du RN qui s'y aventureront n'y verront que propagande gauchiste. Et pour examiner la part de responsabilité de la gauche dans l’ascension du RN, il faudra lire un autre essai. Salomé Saqué n'en a pas moins mené un travail sérieux, bien documenté, de ceux qui permettent de lancer a posteriori "vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas". C'est déjà bien.
6,5