Le colombien Santiago Gamboa a déjà signé plusieurs romans d'excellente facture, Perdre est une question de méthode, Le syndrome d'Ulysse, Nécropolis 1209, par exemple, mais il s'est surpassé dans Retourner dans l'obscure vallée, d'une ampleur, d'une intensité et d'une ambition narrative peu communes. Ce roman polyphonique, où trois récits semblent tracer leur route sans devoir se croiser, les fait finalement converger dans un final époustouflant correspondant à une vengeance assez horrible, il faut bien le dire. Mais on devrait plutôt dire quatre récits car plusieurs chapitres, à intervalles réguliers, racontent la vie d'Arthur Rimbaud, de façon très vivante et bien peu scolaire, évidemment. Cette évocation du poète n'est pas gratuite car elle a des résonances dans la vie des personnages de fiction de Gamboa et encore davantage dans le dénouement du livre. Alors que l'Europe devient chaos (terrorisme, crise économique, inégalités croissantes), les protagonistes de Retourner dans l'obscure vallée, le Consul (double de l'auteur), son amie Juana, Manuela, à l'enfance et à la jeunesse martyrisées, et Tertuliano, le philosophe messianique, vont revenir en Colombie, pays de la violence, désormais pacifiée et devenue la contrée du pardon. Assez souvent politiquement incorrect, très violent et cru par instants, le livre réussit avec virtuosité une impossible synthèse entre des intrigues très rocambolesques et un réalisme lucide dans la vision de notre monde décadent, sans parler de son hymne à l'un des plus grands poètes du monde. Un livre en fusion, dans tous les sens du terme, et étonnamment apaisé malgré le bruit et la fureur qui le traversent de part en part.