Rimbaud le fils est un très intéressant et très inclassable travail littéraire proposé par Michon en 91. Derrière le prétexte de réaliser une biographie basée sur les quelques documents dont l'on dispose se rapportant au poète de Charleville, l'auteur nous livre en réalité un petit essai de prose poétique symboliste se plaisant tout particulièrement à saboter les règles et les motifs attendus du récit de vie.
Rimbaud le fils se conçoit en effet assez bien comme une sorte d'anti-biographie, où Michon nous montrera par le secours d'une prose difficile, inhospitalière, chargée, toute en rupture, pourquoi l'entreprise-même de circonscrire Rimbaud et sa poésie à des événements ou des documents – la Vulgate des calottes de soie – ne fonctionne que très mal.
Chacun des sept courts chapitres de l'essai est intitulé d'après une troncature de sa première phrase, qui envisage souvent un élément en apparence médiocre de la vie de Rimbaud ou un cliché qui supportera une relativisation. S'arrêtant sur la généalogie modeste et brumeuse du poète et traversant son enfance et ses expériences scolaires jusqu'à sa rencontre avec Verlaine et sa chimérique évaporation, Michon peint un portrait de Rimbaud en idole argileuse, toujours plus ou moins consciente de son appel à pousser l'expression lyrique dans des retranchements au-delà mais s'évasant en même temps çà et là au fil de passions venteuses et passagères qui empêchent de saisir le personnage tout à fait.
L'impossible saisie d'une sorte de flux poétique, pour partie indépendant de ses réceptacles humains, semble être le vrai sujet du livre de Michon alors que le déterminisme des parents, l'influence du professeur, l'initiation par l'aîné ou par l'amour semblent tour à tour rejetés comme causes explicatives au sein de scènes qui ne manquent pas de beauté et parfois de cruauté sous la plume du « biographe ». Il ressort de cette tentative de sape du genre une utilisation beaucoup trop importante de la métaphore, filée et refilée, qui laisse quelques très belles images en tête une fois la lecture achevée. J'ai beaucoup aimé par exemple la métaphore du poème comme puits, fondée sur une conception intérieure de l'inspiration mais dans le même temps sur une vision typographique de la poésie comme des colonnes noires entre les marges. Rimbaud le fils se montre fréquemment vague dans les événements qu'il aborde mais surtout constamment allusif, réservant peut-être le livre à des lecteurs déjà familiarisés avec le poète éponyme. Michon poussera le vice et la malice – et on reconnaît là sans doute l'auteur des Vies Minuscules – jusqu'à consacrer au sein d'un chapitre un passage bien plus directement autobiographique, qui sera dédié à une sorte d'exhumation de la mémoire du photographe Carjat. Très astucieux.
Il ressort en tout cas de la lecture du livre une paradoxale approche distante de Rimbaud, sensible et intelligente à la fois, qui refuse à la biographie ses prétentions à fixer le Vrai au profit d'une célébration du caractère éphémère et passager de la poésie. Quand bien même nous sommes là, les calottés, à la retenir comme nous pouvons. Brillant.
Je suis très insatisfait de cette note de lecture. Le livre est extrêmement dense et riche dans ses implications, stimulant et agréable à lire pour qui aime (encore) une conception de la poésie basée sur le génie romantique. À lire, et à garder sur ses rayons.