Quand l'état français déportait les enfants de La Réunion ...

Une lecture éprouvante, à l'image du destin de Rose, mais un salutaire devoir de mémoire avec le rappel de l'histoire récente de l'île de La Réunion et de la sinistre affaire des "enfants de la Creuse".


Catherine Gucher est sociologue et son travail nourrit ses livres, très engagés.

Avec Rose, Marie & Dalida, elle nous brosse un portrait peu reluisant de la néo-colonisation de l'île de La Réunion, avec au premier plan, la sinistre histoire dite des "enfants de la Creuse", quand l'état français organisait à grande échelle, la déportation d'enfants réunionnais pour fournir de la main d'oeuvre aux régions de métropole.

Dans les années 70-80, ce seront plusieurs milliers d'enfants de La Réunion, alors en pleine expansion démographique, qui seront arrachés à leur île (et beaucoup à leur famille pas très clairement consentante) pour repeupler les départements de métropole désertés par l'exode rural, la Creuse notamment.

« On a encore un peu de temps car on va entrer dans la saison d’hiver, il y aura moins de travail dans les fermes. Mais la pénurie de main-d’œuvre est terrible en Creuse, il faudra que tout soit prêt pour le printemps. Le ministre a été formel. »


Cette véritable déportation organisée par Michel Debré et les institutions françaises (BUMIDOM, DDASS, ...) permettait de "régler" deux problèmes d'un coup : la pression sociale sur l'île et le besoin de main d'œuvre de campagnes françaises désertées.

Il faudra attendre 2014 pour que l'État français reconnaisse enfin sa responsabilité.

On sait désormais que beaucoup d'autres pays se livrèrent (récemment) au trafic d'enfants : pas seulement le Canada avec les enfants de tribus indiennes, l'Espagne franquiste avec ceux de mères républicaines ou l'Australie avec les jeunes aborigènes mais aussi le Danemark avec les inuits, l'Irlande avec les Magdalene Laundries, ou même la Suisse qui prit modèle sur nous dans les années 80 ...

La liste est effarante et semble sans fin.


Revenons à Rose, Marie & Dalida.

Rose, c'est Rose Lankrane qui habite une cabane sur l'île de La Réunion, entre sa mère et son mari, elle n'a choisi ni l'une ni l'autre.

Dans les années 70, elle survit avec ses enfants, qu'elle n'a pas choisis non plus, entre le dernier cyclone et la prochaine éruption du volcan, « en grattant la terre pour faire sortir trois feuilles de brèdes, quatre patates douces et un peu de manioc ».

Rose a la peau sombre et « l’esprit un peu mêlé », c'est une proie facile pour les services sociaux : « parce que ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs pour serrer les enfants contre moi. »

Des services sociaux qui vont la convaincre, comme beaucoup d'autres mères sur l'île, qu'elle a trop d'enfants, qu'elle ne sait pas les éduquer correctement, qu'ils vont mal tourner ici et qu'il vaut mieux leur en confier un (le garçon a l'air costaud) pour qu'ils puissent lui offrir un avenir meilleur en métropole.

Elle n'a qu'à signer en bas de la feuille, là, ses initiales R.L. si elle peut, ce serait parfait, ou même une simple croix, ça suffira.

« Elle n’a pas le courage. C’est peut-être la paresse, ou la résignation, ou encore l’esprit qui n’est pas assez fort. »


Marie, c'est la vierge, toute vêtue de bleu.

C'est la confidente de Rose car elle aussi, elle a offert son fils en sacrifice.

Dalida, toute vêtue de brillant, c'est bien sûr la chanteuse, celle qui faisait rêver Rose à la radio ou à la télé.


On se souvient d'un autre roman qui évoquait cette sombre page de notre Histoire : Déracinés de Fanny Laurent (2022). Curieusement, dans chacun de ces deux livres, les deux enfants déracinés portent le même prénom : Gabriel, et les deux récits convergent vers l'asile psychiatrique.

Ces déportations, ces abandons, ces arrachements, sont des blessures terribles, de celles dont ne guérissent ni la mère, ni l'enfant.

« Elle a tellement perdu pendant toutes ces années que le deuil et la séparation sont devenus comme une sorte d’habitude.

[...] Elle ne savait pas qu’un jour, elle n’aurait plus de larmes pour pleurer, qu’elle n’aurait même plus de chagrin. »


C'est une lecture bien épouvante et on regrette un peu que Catherine Gucher ait grossi le trait pour son portrait de Rose. Née d'une mère peu aimante, c'est rien de le dire, la pauvre femme n'est gâtée ni par sa naissance, ni par sa famille, ni bien sûr par sa destinée.

On veut bien croire que ce fut le cas de plusieurs femmes réunionnaises, on comprend aussi qu'elle représente ainsi le profil idéal pour les services sociaux, mais pour autant cet acharnement du destin littéraire nuit quelque peu à la force et à la subtilité de la démonstration.


Mais ce roman a le grand mérite de nous rappeler, une fois de plus, une sombre page de l'histoire coloniale de l'état Français. Une page récente, il faut le rappeler : on parle des années 60-70.

Et l'auteure profite de son récit pour faire défiler également toute l'histoire récente de l'île de La Réunion et les personnalités qui ont marqué l'île ces dernières années : des hommes et des femmes totalement méconnus chez nous.

On croisera rapidement Isnelle Amelin, une militante féministe et communiste, Paul Vergès, le fondateur du parti communiste réunionnais et le frère du célèbre avocat, ou encore le docteur Camille Sudre, qui anima Radio Free Dom, dont la saisie des émetteurs mit le feu aux poudres des événements dits du Chaudron en 1991.

Un salutaire devoir de mémoire.


BMR
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le 13 janv. 2026

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Bruno Menetrier

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