Des domestiques, que sait-on ? Rien, ou presque. Pour beaucoup, il s’agit d’un métier du passé, ou du moins marginal, en voie de disparition. Des riches, que sait-on ? Beaucoup et peu de choses à la fois. Si le sujet n’a jamais cessé de faire couler de l’encre, on ne sait, au fond, pas grand-chose, en dehors du fait qu’ils détiennent les moyens de production et de gouvernement, et peu nombreuses sont enquêtes grand public sur leur mode de vie ou leurs réseaux de sociabilité. Loin des projecteurs médiatiques, derrières les portails sécurisés de leurs résidences, ils mènent une existence discrète à l’abri des regards. Laquelle n’a rien d’un conte de fée. L’enquête de Alizée Delpierre a le mérite de nous faire passer de l’autre côté du voile de mythologie et de merveilleux qui recouvre la vie de manoir. Enquête en miroir, « Servir les riches » en dit autant, sinon plus, sur les classes dominantes que les domestiques qu’elles exploitent. S’intéressant notamment aux conditions de travail des domestiques comme à leur motivation, étudiant les préjugés racistes et classistes de leurs employeurs comme la vision que ceux-ci ont d’eux-mêmes comme bienfaiteurs, « Servir les riches » donne à voir la relation de domesticité pour ce qu’elle est. Le livre met ainsi en lumière la façon la position sociale des uns repose sur l’exploitation des du temps et de la force de travail autres, non seulement au sein des entreprises, mais également dans la vie quotidienne, « privée », et combien cette exploitation est un rouage essentiel de la domination de classe. Car « le temps, c’est de l’argent », et qui a à son services domestiques, chauffeurs, jardiniers, secrétaires ou coursiers, dispose des « ressources » nécessaires à l’établissement et au maintien de son empire, et l’exploitation domestique peut-être vue, à cet égard, comme la condition, la source et le carburant de toutes les exploitations. L’avènement du communisme ne se fera donc pas sans l’abolition de la domesticité, sous toute ses formes.