Une lecture qui glace presque davantage qu’elle ne bouleverse

Photographies, lettres, souvenirs et silences : autant de fragments épars que Catherine Millet assemble pour recomposer la figure de sa mère, dans une exploration intime longtemps différée, depuis le suicide de Simone, survenu en avril 1982 dans l’appartement familial de Bois-Colombes. Ce geste, radical et mutique, installe une absence autour de laquelle le récit se construit en creux.


Les traces ténues suggèrent une vie en retrait, marquée par les épreuves – guerre, ruptures, renoncements – et traversée par une élégance discrète, moins choisie que subie. Aucun langage ne semblait possible, sinon celui du silence. L’écriture avance sans pathos, dans une économie de mots et une rigueur presque sèche à la mesure de cet effacement. Avec ses phrases nettes, son regard sans complaisance et son émotion contenue, elle adopte une froideur maîtrisée, loin de toute effusion.


Cette retenue formelle trouve son prolongement dans la structure du livre, qui progresse selon une logique fragmentaire, au gré des détours de la mémoire. Parfois déroutante, cette construction reflète la nature même de la quête : faire parler les non-dits, exhumer ce qui n’a pas été transmis et enfin donner une forme à l’inexprimé. Le lecteur avance parmi ces poussières de vie, dans une chambre d’échos où se devine, sans bruit, une mémoire invisible. Par-delà le retrait, Catherine Millet fait émerger une voix et une intimité longtemps empêchées. Élégie murmurée sans plainte ni jugement, le texte semble s’adresser à celle qui n’a jamais parlé, laissant affleurer, dans le vide, ce qui n’avait pu être dit.


Si, malgré sa cohérence esthétique et sa maîtrise formelle, le livre déconcerte, c’est peut-être qu’il rejoue – héritage ou mimétisme inconscient – la réserve et l’impossibilité du lien qui caractérisaient Simone. Plus que combler l’absence, Catherine Millet semble prolonger cette distance, maintenant dans l’écriture une posture de retrait. L’émotion reste en sourdine, la parole contenue, comme si le texte ne pouvait que reconduire le silence qu’il interroge.


C’est donc avec l’impression troublante d’une dérive parallèle – celle de deux icebergs, distants et muets – que se traverse ce livre. L’un tente, par l’écriture, de jeter un pont posthume vers l’autre, dans une démarche plus conceptuelle qu’émotionnelle. Mais ce lien demeure suspendu, fragile, jamais pleinement accompli. Le lecteur, face à cette constellation de fragments, doit relier les îlots du récit pour en reconstituer la trame intime. On referme le livre dans une forme de vertige : celui d’un legs en creux, fait de béances longtemps creusées par le non-dit et la distance affective, puis scellées par le suicide. Une lecture qui glace presque davantage qu’elle ne bouleverse.


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Cannetille
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le 11 nov. 2025

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