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Avec «Simulacres et simulation», Jean Baudrillard tente de dresser une pataphysique des formes, une schématisation philosophique pointue des dispositifs d'extermination, des échanges de flux, de...
le 19 mai 2026
Avec «Simulacres et simulation», Jean Baudrillard tente de dresser une pataphysique des formes, une schématisation philosophique pointue des dispositifs d'extermination, des échanges de flux, de saturation des espaces jusqu'au point d'absorption totale de tout espoir. Sont abordés des thèmes tels que la mystification de l'histoire, l'implosion du sens et la résorbation des signes jusqu'à l'irreversibilité totale de leur sens.
Le cadre d'analyse de l'auteur est nihiliste ; c'est une analyse de la scène sociale comme dépersonnalisée, neutralisée, où tout est placé sur le même plan d'importance ; ainsi, le point de bascule entre les formes du réel et de l'hyperréel aura eu lieu, dans une brève instance de court-circuit.
L'allégeance à un leader se transmet de génération en génération, se reproduisant maladivement par une fascination du double et de la reproductibilité, comme une anomalie cancéreuse ; la vacuité de l'espace social aura laissé place à un fétiche du clone, à des scénarios-simulacres tentant de combler la «leucémie de l'histoire», puissance reposant sur un caractère imaginaire et une esthétisation de la cruauté. La perte du référent laisse place à l'imagination, à l'exaltation des images par les «systèmes froids», ici les mass-media. «Le juif ne passe plus au four crématoire, mais à la bande image», evènement historique figé dans le réchaud des câbles.
La technique moderne, elle, est une barbarie, une extension de mort — le corps subit une confusion symbolique et se fond dans la machine, porte en sa chair la cicatrice technique. Une mort qui n'existe plus que comme décalcomanie d'une simulation machinale, terroriste, visant la dissuasion massive et l'inertie totale. Tout cela laisse place à une métaphysique du reste, une béance mate, le trou noir de l'indifférence où s'engouffre la terreur, les protubérances anomaliques de la scène, celle qui se substitue inlassablement à elle-même. C'est la fin du situationisme optimiste, où le spectacle diffus jouit d'une «visibilité» baroque, et où le choix fut encore permis ; il est désormais hors de propos, car les évènements sont asphyxiés sous le poid des systèmes froids, et le spectateur n'est qu'un récepteur. Tout se confond dans un amalgame de formes arrêtées, servies dans une réjouissance quasi-pornographique.
"Il faudra dresser les peuples à l'idéologie de la sécurité absolue, la métaphysique de la fission et de la fissure. Pour cela, il faut que la fissure soit une fiction."
Il y a néanmoins quelques imprécisions dans la pensée de Baudrillard. Si l'analyse sur la perte des référentiels historiques et sociaux est intéressante, la tournure de phrase est trompeuse — si bien que le propos s'effondre parfois sous sa propre absurdité théorique, et pourrait passer pour du négationnisme...
Au lieu de simplement souligner la «disparition» progressive des dits-référents, qui se voient déformés par l'effet des mass-media, tout comme le mot «Je» aurait pu devenir creux en ne renvoyant plus à une réalité physique actuelle, l'auteur s'attaque directement au référent pour le qualifier de produit procédant de l'hyperréel ; comme si une intervention extérieure aurait pu en modifier la nature profonde. L'implosion du sens est pourtant le fruit d'une manipulation des imag(inaire(s)) et d'un morcellement méthodique des récits jusqu'à leur présentation finie à l'écran.
Idem lorsqu'il convoque le scénario social du travail, se déroulant de sorte à cacher une disparition du réel de la production (menant à une kyrielle de bullshit jobs) ; la pensée reste limitée à un cadre citadin/de bureau, et ne s'étend pas aux métiers manuels et agricoles où ce réel s'exerce encore bel et bien sur les corps...que la machine intervienne d'ailleurs ou non dans le processus. Là dessus, le point de vue marxiste, plus concret, s'axe davantage sur un rapport de déconnexion et de fétichisme du produit fini (perte d'enjeu et de vue du réel de la production), plutôt qu'à une négation/altération pure de ce réel.
En sociologie/anthropologie, on évoque avec prudence une mutation des désirs et une transition entre l'ancien monde et le nouveau monde, sur des bases historiques discutées selon l'école (anthropocène, plantationocène...) ; ici, Baudrillard ne précise jamais réellement le point de bascule entre les «formes» du réel et de l'hyperéel. Il évoque tantôt mai 68 comme point de référence, tantot l'Holocauste, et même des évènements tels que le Watergate, mais n'ancrera jamais son concept d'hyperréalité dans une chronologie précise.
Les évènements déclencheurs semblent être des points de repères chers à l'auteur, ce qui donne un ton autodiégétique à l'ensemble du texte. La caractéristique peut plaire (ce que le livre anticipe en s'abîmant dans son autocritique), mais reste déstabilisante lorsque l'on cherche à comprendre la teneur du propos, qui ne semble s'appliquer que dans un contexte hypermoderne, passant sous le tapis des évènements plus anciens. Car si il y a court-circuit, il y a également la lente et pénible installation de celui-ci, chaînon manquant de cet ouvrage.
La première partie du livre est brillante, mais la deuxième m'aura moins parlé de par son aspect trop circonstanciel, qui aurait pu au contraire constituer une belle synthèse entre une pensée théorique surmétaphorique et une orientation marxiste. 6/10
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le 19 mai 2026
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