Skagboys
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Skagboys

livre de Irvine Welsh (2012)

Plus qu'un préquel, un mythe fondateur d'une saga d'anthologie.

Un étudiant en philosophie qui décide d’arrêter ses études pour se mettre à la skag — comprenez : héroïne. Avec un synopsis pareil, comment ne pas, à la veille de ses partiels, s'engouffrer dans une lecture semblant contenir tout ce qui me passionnait déjà : déchéance, négation de l'idée de volonté, anticonformisme et dégoût profond du monde environnant, le tout accompagné de ce que les eighties pouvaient offrir de mieux en termes de musique (coldwave, northern soul, post-punk, etc.). Car oui, Skagboys peint une Écosse déclassée, précisément au sein de Leith, ville comprise dans la banlieue d'Édimbourg, où chaque habitant alterne fatalement entre logements sociaux et pubs crades, ces lieux où l'on fréquente les bières low-cost, les drogues farfelues et la violence omniprésente : voici le Royaume-Uni sous le règne de Thatcher, avec la bénédiction de Sa Majesté.


Dans ce qui semble relever de l'autofiction, Welsh raconte l’Écosse qu'il a connue dans sa vingtaine, à travers une narration qui oscille, selon les chapitres, entre plusieurs personnages du récit, permettant d'offrir un point de vue pluriel, une expérience spécifique dépendant de la perception de celui par lequel l'histoire nous est racontée. Entre autres, nous enfilons une multitude de paires de lunettes, pour découvrir selon plusieurs points de vue la capitale européenne du sida. De fait, chaque personnage possède un lexique qui lui est à peu près spécifique, avec tout de même comme pierre angulaire l’argot écossais et ses fameux jeux de mots. À ce propos, relevons que cet argot frappe assez vite et ne progresse jamais vraiment au fil du récit, ayant pour conséquence de faire vite perdre l'enthousiasme de la découverte de ce style spécifique. La faute est partagée : cela relève peut-être des limites intrinsèques à la traduction d'une œuvre comme celle-ci. Au-delà de cet argot qui, à mon sens, méritait d'être bien plus poussé, Welsh parvient à contrebalancer par la force de son réalisme cru. Pour lui, l'argot n'est pas un exercice de style comme il pouvait l'être pour Céline ; c'est simplement cette façon unique de parler, de penser, d'écrire qui lui est propre. En effet, on le remarque à travers le journal de Mark, personnage qui semble l'incarner d'une certaine manière, au moins dans son processus d'écriture. Mark refuse d'adopter un quelconque « style » lorsqu'il griffonne dans son journal. Une révulsion s’opère à chaque fois que sa plume semble trahir sa pensée, comme s'il avait peur de s'échapper à lui-même, de ressembler à « ces petits étudiants bourgeois et conformistes », comme il s’amuse à les appeler. Alors il raye, barre, se corrige sans cesse, non pour éviter de révéler son origine sociale, mais au contraire pour la revendiquer. Avec cette attitude, on comprend plus aisément l’obsession de Welsh d'inclure chaque tic de langage, faute de syntaxe, abréviation impitoyable, propre au langage oral, ayant pour effet d'immerger d'autant plus le lecteur dans la ville de Leith.


Mais le réalisme va au-delà de cet exercice de l'oralité. Welsh connaît ce qu'il décrit : il n'essaye ni d'accabler, ni de sublimer. Il va sans dire que cette tâche est perdue d'avance : nul ne parvient à être juge et partie. Il y a des soucis d'objectivité à écrire sur un champ dont nous faisons nous-mêmes partie. Toutefois, c'est une démarche bien plus sincère et touchante que cette prétentieuse littérature naturaliste qui se voulait objective, quasi scientifique, l'écrivain se plaçant comme une espèce de Dieu surplombant avec orgueil le petit monde qu'il décrit. Dans Skagboys, c'est tout l'inverse. On sent bien que Welsh, malgré son ascension sociale indéniable, ne tombe pas dans le misérabilisme bourgeois ou, a contrario, dans le pur mépris de ce qui a été autrefois son monde. Skagboys sonne juste : cette œuvre n'a pas la prétention scientifique de la littérature sociologique, ni l'ambition acerbe de réinventer la littérature. Simplement de livrer une fresque subjective et romancée qui s'assume. Alors, au fil des pages, nous sommes plongés dans cette fresque, aux côtés de Mark, Spud, Sick Boy, Begbie et j'en passe, à tuer les journées au pub, à se faire des fixes en écoutant les Velvets... Ce qui est fascinant à travers ces lignes, c'est à quel point, à travers ce chaos, cette profonde déchéance, il se dégage une ligne de conduite, une philosophie, la plupart du temps développée par Mark, qui pourrait se résumer dans ce que comprend le terme « anticonformisme ». Tout rejeter : la morale, les dogmes, les normes, tout, profondément. Si c'était si simple... On sent, malgré tous les efforts fournis pour ne ressembler à personne sauf à eux-mêmes, que les carcans sociétaux sont toujours présents, et même plus nombreux. Fatalement, à force d'essayer de s'émanciper d'une société qu'ils exècrent, les skagboys recréent un monde tout aussi détestable, alternant entre trahisons, dépendance et individualisme. Alors ils se perdent, se contredisent, subissent malgré tout l'ordre et l'autorité, réminiscences d'un monde qu'ils n'ont jamais vraiment quitté. C'est au milieu de ces nœuds complexes, frôlant l'indescriptible, que réside la beauté de ce livre : la lutte, puis la résignation, mais jamais jusqu'au bout... un cycle, en somme, des bribes de vitalité, puis le néant. La clairvoyance des skagboys sur un monde qui les rejette, et dont, de toute manière, ils se sont déjà auto-exclus. Ils sont conscients d'avoir perdu d'avance ; alors, ils s'amusent comme ils peuvent, dans un cycle semblant soudainement inarrêtable, pour le bonheur de tous.

Gastonze
8
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le 2 mai 2026

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Gastonze

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