Soie est brillant.
Les répétitions : La répétition en début de chaque chapitre de ce nom : "Hervé Joncour", la répétition avec une légère variation des lieux de passage pour rejoindre le Japon, la répétition de "ces yeux n'avaient pas une forme orientale".
Le texte boucle, boucle, boucle et pourtant chaque boucle apporte une variation. Quelque chose avance. La vie, celle d'Hervé Joncour.
L'évocation et l'épuration : Il y a des histoires entières qui se développent dans notre imaginaire à partir d'une ou deux phrases, pas besoin de plus.
Deux histoires particulièrement : Celle de la femme au visage de jeune fille et aux yeux non orientale et d'Hara Kei : Comment s'est elle retrouvé à servir cet homme dans ce pays entièrement fermé aux étranger ? D'où vient-elle ? Cherche-t-elle à s'enfuir ou est-elle résignée ?
Et ce Hara Kei, ce dominant, bon avec notre Hervé Joncour, semble tenir son fief d'une main de fer, quelle est son histoire ? A-t-il hérité de ce pouvoir ou l'a t-il conquit ?
Et puis il y a l'histoire d'amour entre Hélène et Baldabiou. Seule la scène du train nous offre une porte sur cette histoire, pourtant nous imaginons facilement le rapprochement entre eux après l'un des départs d'Hervé Joncour pour le Japon, comment ils se sont aimés, entre plaisir et culpabilité.
Les tableaux peints sont nets, autant les paysages que l'intérieur des personnages. Pourtant ni de longues descriptions ni de lyrisme étendu ici. Chaque phrase est efficace, le ronronnement des "Hervé Joncour" sert de transition d'un tableau à l'autre.
Le lien entre Hervé Joncour et Hélène est magnifique. Les sentiments qu'ils traversent sont décrits en quelques mots : "Il quittèrent à regret la petite villa, car ils avaient senti léger, entre ses murs, le lot de s'aimer." ; "Il entendit sa propre voix dire doucement 'je t'aimerais toujours'" ; "Elle se dit qu'elle ne devrait pas pleurer et ne pas s'enfuir." ; "Il la serra dans ses bras, et lui dit doucement 'reste avec moi, je te le demande'" ; "'Tu étais mort' dit-elle 'et il n'y avait plus rien de beau, au monde.'"
Et c'est tout, pas besoin de plus, tout est là.
Et puis, Hervé Joncour traverse le monde quatre fois, dans un sens et dans l'autre : récit anti-spectaculaire, aucune péripétie. En 1860, traverser le monde quatre fois est extraordinaire en soi, aucun besoin d'en rajouter.
J'adore cette manière de faire ressentir l'extraordinaire, en en disant le moins possible, en énumérant avec simplicité les étapes du parcours. Et en les répétant, quatre fois.
Pour finir, il nous faut parler du lien : Hervé Joncour - Femme au visage de jeune fille - Hélène.
Hervé Joncour tombe amoureux d'une femme au visage de jeune fille au Japon, qui le regarde intensément. Son amour se résumera à des jeux de regards, sa main sur son visage, une nuit avec une jeune fille offerte par la femme au visage de jeune fille et deux idéogrammes : "Revenez ou je mourais".
Si peu matérielle soit-elle (contrairement à celle partagée avec Hélène) cette histoire d'amour, plus ou moins fantasmé par Hervé Joncour, plus ou moins partagé avec la femme au visage de jeune fille, obsède notre Hervé Joncour.
Revenue de son dernier voyage il reçoit une lettre de cette femme, magnifique déclaration érotico-amoureuse et lettre d'adieu.
Twist inattendu, tout le monde tombe de sa chaise : La lettre est écrite par Hélène.
Quel ressort psychologique est à l’œuvre ici : Hélène, épouse d'Hervé Joncour, apprend qu'il se morfond par amour pour une femme à l'autre bout du monde, réagit par l'écriture d'une lettre que son époux rêve de recevoir. Pour sortir celui qu'elle aime de sa mélancolie amoureuse, elle lui offre ce qu'il y a de pire au monde pour qui aime : l'amour de l'autre.
Ce geste impossible est produit et ouvre un monde de sentiments encore inexploré.
Ce geste intolérable sauvera Hervé Joncour de sa mélancolie et ils vivrons, Hélène et lui, heureux jusqu'à la mort d'Hélène.
Cette lettre, pour Hélène, doit être à la fois une chose douloureuse à produire et en même temps un espace de déclaration amoureuse impossible à trouver autre part.
Cette lettre, pour Hervé Joncour, est, dans un premier temps, la réalisation d'un fantasme : le dévoilement des sentiments de cette femme au visage de jeune fille ; dans un deuxième temps, l'effondrement de ce fantasme et la révélation de l'amour d'Hélène, encore plus grand que soupçonné.
Rien ne sera dit sur sa manière d'encaisser un tel événement. Nous imaginons le chaos.
Il y a un parallèle entre la belle voix d'Hélène et le silence de la femme au visage de jeune fille. La vie vécue VS la vie fantasmé et la beauté des deux.
Notre imagination, parfois, nous tyrannise.
Et puis j'adore les histoires d'adultères quand le couple est heureux. J'adore voire se déployer la multiplication des désirs et des plaisirs.
Bien sûr, il faut choisir un jour où l'autre, mais l'éveil d'un désir n'a aucune condition.