Un livre inclassable dans cette rentrée : l'imagination fertile de Thomas Gunzig questionne pêle-mêle la science, le futur, le capitalisme, notre humanité en perdition et notre rapport au deuil, à la mémoire ou à la mort.
Ce roman difficile à étiqueter fait beaucoup parler de lui dans cette rentrée littéraire trop abondante. Il y est question de science mais c'est une fiction, une anticipation où l'on parle écologie voire même religion ou philosophie. Avec ses Spectres qui viennent hanter le futur incertain de notre planète, l'auteur belge Thomas Gunzig confirme sa réputation d'écrivain touche-à-tout à l'imagination débordante.
Nous sommes aux environs de 2070. Notre planète Terre se meurt de pollution sous le réchauffement climatique. Quelques uns sont expédiés ailleurs (on ne sait pas vraiment où, mais c'est pas une lointaine exo-planète) pour aller exploiter le carbotitanium, un minerai qui serait capable de nous sauver.
On est un peu dans une fissure dans une fractale, dans « les intersections des grains d’espace-temps, c’est-à-dire les « non-lieux » et le « non-temps » des espaces intermédiaires aux grains d’espace-temps ». C'est plus clair ?
La planète se meurt, ses habitants n'en ont plus pour longtemps et le seul espoir, c'est ce fameux carbotitanium capable d'épurer notre environnement. Une équipe de pionniers est expédiée pour sept ans dans la station RockSolid1 pour extraire le minerai miraculeux. À bord, on fait la connaissance de Léa et Tom, un couple en perdition et de leur fillette Lou. Une fillette qui n'aurait jamais dû naître ici ...
Mais où sommes-nous vraiment ? Et peut-être quand sommes-nous ? C'est quoi cette station ?
Voici des questions qui ont sans doute fait se retourner dans sa tombe l'un des papes de la science-fiction : Philip K. Dick !
On revient alors en arrière sur toute la genèse de ce projet basé sur les équations mathématiques découvertes par Léa ...
[...] Elle s’était laissé emporter par sa curiosité, par sa passion de la recherche, par sa volonté de découvrir les secrets de l’univers visible et invisible. Elle l’avait fait par vanité, par esprit de revanche, pour le plaisir de sentir que la puissance de son esprit ne connaissait aucune limite. Ce qu’elle avait découvert avait donné les clés de l’enfer à des hommes sans scrupules. Elle l’avait toujours su. Elle avait refusé de le voir.
Ça commence comme un récit de science-fiction aussi solide que classique à bord de la station RockSolid1 mais bien vite l'auteur relève la barre très haut. Le fondement du projet, la découverte faite par Léa, ce n'est rien moins que l'unification de la mécanique quantique et de la relativité générale, grand mystère de notre siècle, et Thomas Gunzig réussit un sacré boulot de vulgarisation en nous invitant dans les arcanes de la gravité quantique à boucles, sans pour autant sacrifier au romanesque. Rassurez-vous, on n'est pas obligé de tout comprendre en détails pour profiter de l'histoire, mais faut s'accrocher quand même pour suivre de loin les travaux de Matveï Petrovitch Bronstein ou Kitarō Nishida !
L'auteur ne se contente pas de nous faire travailler, il veut aussi nous faire réfléchir : son livre imagine jusqu'où pourrait aller la cupidité capitaliste, il questionne notre humanité (même si on file un mauvais coton, il n'est peut-être pas encore trop tard ?), notre rapport au deuil, à la mémoire et à la mort,
Il s'interroge sur le devenir des milliards d'informations qui circulent à chaque instant et c'est un peu comme s'il avait projeté dans un futur quantique l'aphorisme de Amadou Hampâté Bâ qui nous disait que « quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle ». Même si somme toute, ça ne pèse pas bien lourd : « le poids d’une âme : vingt et un grammes ».