"Strange Days" est un film que j’adore. Polar néo-noir placé dans un contexte de fin des années 90 et de simili-fin du monde, rehaussé d’un concept de science-fiction génial : il existe désormais des appareils permettant d’enregistrer du vécu sur des cassettes, pour le rejouer à volonté, par soi-même ou d’autres personnes, et non seulement revoir mais aussi re-ressentir tout ce qui s’est passé.
Le film est pour moi un quasi-chef-d’œuvre (ça en est un jusqu’au final, que je trouve soudain outrancier), mais ça a été un flop à sa sortie. J’étais donc surpris de tomber sur un livre "Strange Days" paru en France ! Et ce n’est pas une novélisation ni vraiment un scénario, mais une ébauche, quelque part entre le traitement et le scénario, comme l’explique James Cameron en intro.
C’est inhabituel de voir un tel document publié, et c’est donc d’autant plus précieux de pouvoir consulter ce témoignage d’une étape intermédiaire de la création d’un film ; surtout un film que j’adore.
Bien que réalisé par Kathryn Bigelow, "Strange Days" est au départ un projet de James Cameron donc, qui en avait eu l’idée longtemps auparavant et qui, le temps passant, s’est efforcé de coucher quelque chose sur le papier au début des années 90, en quelques semaines, sans mener l’écriture jusqu’au bout. Pris par le projet "True Lies", il a finalement laissé le scénariste Jay Cocks et Kathryn Bigelow retravailler ce qu’il avait écrit, et Bigelow réaliser, pour arriver au résultat qu’on connaît.
Ce qui a été publié sous forme de livre est donc un document brut, presque un brouillon, où la forme narrative et même la mise en page varient. Des fois les dialogues sont écrits, d’autres fois ils sont simplement résumés. Les descriptions sont tantôt celles qu’on verrait dans un scénario, et d’autres fois elles sont plus proches d’un roman. Il y a même des formules ou des infos qui sont répétées, preuves que le document n’a même pas été relu ou corrigé par son auteur, et c’est très bien comme ça, c’est comme un instantané d’un processus alors encore en cours.
Parfois le texte est assez éloigné du résultat final, mais la plupart du temps on est très proche du film. Tout le concept, la plupart des thématiques et des enjeux, et les personnages sont déjà là. Il faut saluer Cameron pour avoir trouvé ce concept de SF génial que j’évoquais, et pour avoir réfléchi à tout le contexte dans lequel se déroule l’histoire, et les ramifications concernant l’origine, le fonctionnement et les usages de la technologie fictive "SQUID".
L’auteur a donc déjà fourni dans ce premier jet quelque chose de solide, qui a été peaufiné par d’autres créatifs avec un regard neuf, tirant encore l’œuvre vers le haut. Il y a beaucoup de séquences qui, dans le film, ont été condensées ou mêlées à d’autres, des évènements réordonnés, des personnages ou lieux combinés, …
Le passage de flambeau a fait des merveilles car en repensant au long-métrage pendant la lecture, j’ai été admiratif de la façon dont il expose de manière naturelle et fluide le fonctionnement de l’univers SF ou le caractère et l’histoire des personnages, alors que Cameron a exposé les infos telles quelles dans son script, en off. Il a eu les idées sans savoir encore comment ça serait communiqué par l’image ou les dialogues, puis Cocks et Bigelow ont trouvé comment les inclure, qui plus est au sein de séquences déjà prévues par Cameron.
Et il y a des éléments qui, tout en ayant été altérés légèrement, changent grandement et pour le mieux certains aspects du film.
Je pense par exemple au fait que dans ce dernier, il n’existe qu’un seul exemplaire de la cassette du meurtre de Jeriko One, et que Lenny soit prêt à l’échanger contre Faith ; dans le script, il a fait plusieurs copies, ce qui amoindrit donc les enjeux et la caractérisation du héros. Du coup, dans la version ciné ce n’est pas Lenny mais sa comparse, Mace, qui livre la cassette au commissaire, et il y a un doute sur le fait qu’il va la visionner ; dans le script c’est moins ambigu.
Et surtout, dans le film Faith ne donne aucun signe évident qu’elle tient encore à Lenny et qu’elle pourrait revenir à lui ; dans le texte de Cameron on dirait qu’il concrétise les désirs de mecs qui se sont fait larguer et qui sont persuadés que leur ex va revenir, en leur donnant raison. D’ailleurs il y a plusieurs moments où on se dit que c’est écrit par un type qui décrit ses fantasmes, dans la façon dont le regard est posé sur les personnages féminins, et dont sont décrits leurs rapports au héros qui, malgré tous ses énormes travers, est désiré à la fois par son ex et son amie dont il ignore les sentiments ; c’est presque gênant.
Évidemment, c’est beaucoup plus intéressant dans le film d’avoir un personnage désespérément attaché à son ex, incapable de lâcher prise alors qu’elle le rejette sans cesse, et qui arrive enfin à évoluer à la fin. Par contre, là où le long-métrage aurait sûrement dû garder davantage du scénario, c’est dans le traitement du lien entre Lenny et Mace. Sans non plus montrer cette dernière comme (inexplicablement) amoureuse du héros autant que dans le scénario, mais en tout cas de sorte à amener plus tôt le rapprochement entre les deux ; le film ne nous le montre que dans sa conclusion, semblant sortir cette romance pratiquement de nulle part tant les rapports du duo étaient majoritairement tendus avant.