7
1 critique
Bon petit livre de chevet.
Jolie histoire. L'ambiance ''portraits'' qui défilent rend le livre très intéressant du point de vue des personnages. On dirait une balade dans un musée. Et puis leurs histoires est vraiment...
le 6 mars 2015
Miles a quitté ses parents suite à un drame qu’il ne parvenait plus à assumer : avoir provoqué la mort de son demi-frère en le poussant sur une route. Il s'est exilé en Floride où il a rencontré Pilar, une adolescente cubaine. Angela, la grande sœur de cette dernière, ne tarde pas à voir la parti qu'elle peut tirer de cette histoire, les relations avec une mineure tombant sous le coup de la loi : elle le fait chanter. Plus qu'à revenir à New York où Bing, son ami de toujours, l'attend dans le squat qu'il partage avec deux filles, Alice et Ellen. Ce retour va être l'occasion de renouer avec ses deux parents : Morris, resté à NY mais momentanément parti à Londres rejoindre sa nouvelle épouse Willa, et Mary-Lee, actrice célèbre revenue de la côte ouest où elle réside pour une pièce de Beckett.
Ces retrouvailles, vers lesquelles convergeait le récit, passeront toutefois par de longs détours : Paul Auster focalise en effet sur chacun des compagnons de squat de Miles.
Bing Nathan est à l'origine de l'occupation illégale, il est aussi celui qui fournira un job à son copain Miles, pour lequel on apprendra qu'il avait une attirance homosexuelle. Un ajout qui n'était peut-être pas indispensable au récit.
Ellen, illustratrice frustrée, est également amoureuse du beau Miles mais celui-ci n'a d'yeux que pour sa Pilar. Elle finira par renouer avec l'amour, en la personne de Ben Samuels, un ancien petit ami retrouvé par hasard. Paul Auster signe quelques belles pages sur son activité créatrice reliée à sa sexualité, par exemple page 226 :
Il lui arrive d'être excitée par ce que son crayon fait à la page devant elle, excitée par les images qui bouillonnent dans sa tête quand elle dessine et qui ressemblent à celles qui bouillonnent aussi dans sa tête quand elle se masturbe la nuit, mais l'excitation n'est qu'un sous-produit de son effort, et ce qu'elle ressent le plus, ce sont les exigences du travail même, le désir constant, toujours pressant, de ne pas se tromper. (...) Elle ne se préoccupe pas de l'idée de beauté. La beauté peut se débrouiller toute seule.
Le dessin, art solitaire, s'associe bien à la masturbation. Ellen n'hésitera pas à demander à Bing, qui a accepté de poser pour elle, de se caresser... en se proposant d'avaler son sperme. Un détail digne des films pornos révélateur des fantasmes masculins qui pointent régulièrement sous la plume des romanciers, qu'il s'agisse de Philip Roth ou de Paul Auster, puisqu'on rapproche parfois ces deux monstres sacrés de la littérature états-unienne.
Alice, autrice frustrée elle aussi, achève une thèse sur le film de William Wyler Les plus belles années de notre vie, tout en travaillant pour le PEN, une association militante. Ele finit par quitter Jake qui faisait peu de cas de sa personne.
Et puis il y a Miles. L'amour qu'il voue à Pilar nous vaut quelques belles anaphores autour du mot "joie", page 211, lorsque la jeune fille peut enfin le rejoindre à New York :
La joie de regarder son visage de nouveau, (...) la joie de regarder de nouveau son corps nu, la joie de toucher de nouveau son corps nu, la joie d'embrasser de nouveau son corps nu, (...) la joie de l'entendre de nouveau roter, la joie de la regarder de nouveau se brosser les dents, (...) la joie de lui acheter de nouveau des vêtements, la joie de se frotter de nouveau mutuellement le dos, (...) la joie de vivre de nouveau sous ses yeux sombres et farouches, et puis le supplice de la voir monter dans le car au terminus de Port Authority l'après-midi du 3 janvier en sachant pertinemment que ce ne sera pas avant avril, dans plus de trois mois, qu'il aura une possibilité d'être avec elle de nouveau.
Certes, l'anaphore contient aussi des banalités (la joie de pénétrer de nouveau son corps, etc.), mais le passage emporte l'adhésion. Miles se projette avec elle dans un futur lointain. Page 214 :
(...) il comprit soudain à quoi elle ressemblerait dans dix ans, dans vingt ans : Pilar dans la pleine force de sa féminité en évolution, Pilar devenue elle-même et qui, pourtant, avancerait encore en projetant l'ombre de la fille pensive qui marchait à cet instant à côté de lui (...)
On s'appesantit aussi sur Morris, le père, un éditeur militant qui sent le poids des années. Avec Renzo, l'un de ses auteurs phares, il s'interroge sur cette sensation page 151 :
Comment en sont-ils arrivés à être si vieux ? se demande-t-il. Ils ont tous les deux soixante-deux ans, à présent [virgule en trop ici à mon sens], et même s'ils ne sont en mauvaise santé ni l'un ni l'autre, ni prêts à aller engraisser les asticots, leur tête a viré au gris, leur front s'est dégarni et ils ont atteint ce moment de leur vie où le regard des femmes de moins de trente ans, et même de quarante, les traverse [bien observé].
Morris se rappelle la mort de sa propre mère. Page 163 :
(...) il ne peut exister de souvenir du passage dans l'utérus, pas plus pour lui que pour n'importe qui d'autre, mais il accepte comme un article de foi, ou alors il se force à le comprendre au prix d'un grand effort d'imagination, que sa propre vie d'être sensible a commencé en tant que partie de ce corps désormais mort (...), que sa vie a commencé en elle.
Auster n'hésite pas, à ce propos, à se montrer politiquement incorrect : la mort d'une mère âgée est aussi un soulagement. Page 166 :
Mais à peine avait-il accepté cette mort que celle-ci prit pour lui un côté effrayant du fait qu'il se sentit soulagé, ou, du moins, qu'une partie de lui se sentit soulagée, et il se déteste d'être assez insensible pour se l'avouer, mais il sait qu'il a eu de la chance, car les rigueurs de devoir accompagner sa mère pendant une longue vieillesse lui ont été épargnées. (...) Une lumière s'allume, une lumière s'éteint. Elle lui manque, mais il peut vivre avec le fait qu'elle a disparu.
Comme son fils Morris a commis un faux pas, de nature sexuelle lui, avec une jeune étudiante. Il ne se le pardonne pas, pas plus que n'y parvient Willa. Page 174 : "Il savait qu'elle l'avait cru quand il lui avait dit que ça ne s'était produit qu'une fois, mais cette minuscule défaillance, cette inattention, cet accroc à la solidarité après presque vingt-quatre années de mariage, ont ébranlé la foi que Willa avait en lui."
Après avoir zoomé sur chaque personnage, Paul Auster revient à un "Tous". Retour sur Ellen, Alice, Bing, etc. Tout ce beau monde va finir par être expulsé. Quant à Miles, il renouera en effet avec chacun de ses parents mais commettra un deuxième geste irréparable, en assommant un policier. De quoi conclure sur les mains de Miles, page 316 :
Il presse la glace contre sa main enflée et, en regardant la main, il pense au soldat sans mains dans le film qu'il a vu avec Alice et Pilar l'hiver dernier, le jeune soldat rentré de la guerre, incapable de s'habiller seul et d'aller au lit sans l'aide de son père, il a l'impression d'être devenu ce garçon-là, maintenant, qui ne peut rien faire sans son père, un garçon sans mains, un garçon dont les mains ne lui ont rien apporté d'autres que des ennuis tout au long de sa vie, ses mains coléreuses qui cherchent le coup de poing, ses mains coléreuses qui poussent des gens, et puis le nom du soldat du film lui revient, Homer, Homer quelque chose, comme le poète Homère qui a écrit la scène entre Ulysse et Télémaque, le père et le fils réunis après tant d'années, et le nom d'Homère lui rappelle son domicile, ils sont tous sans domicile fixe maintenant (...), seule Pilar ne l'est pas, c'est lui, maintenant, qui est le domicile de Pilar, et d'un seul coup de poing il a tout détruit (...)
Le style, comme souvent chez les auteurs états-uniens, ne s'avère pas très littéraire mais il est d'une grande fluidité, ce qui rend la lecture toujours plaisante. Déplorons malgré tout quelques faiblesses pour achever cette critique. Certaines métaphores sont banales, comme page 161 : "après l'énorme déjeuner qu'il a ingurgité chez le traiteur et qui pèse encore comme un pierre sur son estomac". Page 218, ce paradoxe s'agissant de Pilar : "elle est toujours aussi pitoyable cuisinière, mais un peu moins qu'avant". Toujours aussi ou un peu moins qu'avant ?!... Lorsqu'on revient à Morris en fin de roman, Paul Auster use du "tu" pour le faire parler : un procédé qui me déplaît généralement car assez artificiel, auquel il recourait déjà dans Invisible. Page 277 : "Mais déjà le garçon se dresse entre toi et ta femme, et sauf si ta femme change d'opinion et le réadmet dans son monde, le garçon continuera à représenter la distance qui s'est installée entre vous" (car évidemment, il ne sera pas simple pour Willa de pardonner à celui qui a provoqué la mort de son fils).
Ces quelques travers n'entament pas trop l'impression qui ressort de la lecture de ce Sunset Park : celle d'un roman bien tissé, souvent inspiré, assez captivant à suivre. Comme Roth, Auster est une valeur sûre de la littérature américaine contemporaine.
7,5
Créée
le 28 oct. 2025
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