Dès les années soixante, une dynamique philosophique libérale et libertaire, partie des Etats-Unis, s'empare de tout le monde occidental et impose ses règles, ses valeurs, son épistémè et son mode de vie dans une société jusque là marquée par un modèle ancien héritier de plusieurs siècles d'histoire. Si celui-ci semble aujourd'hui connaître une contre-révolution, il n'en est pas moins mystérieux, car si le lecteur en connaît ses caractéristiques et ses conséquences, il n'en connaît assurément pas les causes. D'où vient ainsi ce courant philosophique transcendant tous les arts et la culture qui gouverne nos sociétés depuis maintenant un demi-siècle, à la fois utilitariste, jouissif et un brin nihiliste ? Si ce souffle puissant et dévastateur prend assurément ses sources dans les philosophies de la liberté classique (philosophie des Lumières), et même d'une certaine manière dans le socialisme et le christianisme, il amène sans contestation une forme de manière de vivre nouvelle, avec ses propres standards, à la fois issu du marché et du désir, l'un encourageant parfois l'autre, et vice-versa, et avec ses propres turpitudes. Sur la route de Jack Kerouac semble donner une réponse, ou tout du moins suggérer celle-ci, et éclaire d'une lumière nouvelle ce libéralisme-libertaire dont l'épicentre est pourtant postérieur au roman, écrit pour sa part dans l'immédiat après-guerre. Ce roman d'aventure, de voyage et d'introspection, quasiment initiatique, raconte les longues routes à travers les Etats-Unis et le Mexique du jeune Sal Paradise, à la poursuite d'un sens ineffable, symbolisé par son jeune ami Dean Moriarty, un être aussi inconséquent que poétique. Pendant cinq parties, le jeune homme se déplace, jouit et consomme les visages, les lieux, les réflexions et les plaisir, en les consumant comme des cigarettes, des joints ou de l'alcool, se shootant avec les routes. Autopsie d'une profession de foi de la Beat Generation.
Si ce mouvement profondément libéral est né aux Etats-Unis, c'est d'abord en raison de sa géographie emplie de grands espaces. En effet, l'idée même de route, idéalisée par le roman, se suffisant à elle-même, devenue le but alors qu'elle se contentait depuis toujours d'être un moyen, est centrale. Le roman se déroule sur ces routes bitumées, cabossées et interminables, traversant un espace immense de long en large et en travers, parfois tuant le lecteur par leur ennui. Prendre la route est ici le synonyme de l'émancipation, presque un palliatif à un vide intérieur de ces jeunesses perdues. Parce que les Etats-Unis sont aussi un pourvoyeur de vacuité pour les jeunes générations. Après la Génération Perdue de Steinbeck, Fitzgerald et Hemingway, voici la Beat Generation, qui accouchera bientôt des hippies : une jeunesse stupide, inconséquente, nihiliste, vide de toute substance philosophique et politique, mais pourtant grandiose de par la force de sa jeunesse, provocante, perturbante, transgressive et pleine du désir d'atteindre le néant le plus total dissimulé derrière un hédonisme falsifié, des illusions d'une vie heureuse et des projets chimériques. Il n'y a chez ces protagonistes aucune volonté de raisonnement, aucune intelligence, aucune profondeur, mais bien ce désir infini et cru de la jouissance absolue dans tous les vices et les excès, ne supportant plus aucune contrainte ni physique ni morale, ce qui accouchera inéluctablement d'un système capitaliste de classe et d'un consumérisme abruti, aujourd'hui maîtres du monde. Sur la route met en scène des hommes qui ont rendu possible le monde actuel, certes libre, mais ô combien avili et mutilé d'une raison en perdition. Traumatisée par la guerre, par une économie marquée par des crises inouïes, cette jeunesse se meurt en se croyant vivre, consume son énergie dans son auto-destruction alors que les anciennes s'étaient sacrifiées dans les Révolutions : elle se suicide dans un voyage sans but, dans une quête absurde et vaine d'un sens à jamais perdu dans les méandres de la débauche. Jack Kerouac a sans le vouloir écrit la prophétie du monde à venir : le notre.
Malgré un désaccord profond sur le fond, le roman est brillamment réussi sur la forme. Jack Kerouac décrit avec force et un grand talent stylistique ces longues routes, souvent ennuyeuses, et ne lésine pas sur le nombre de détails fournis au lecteur qui frise régulièrement l'overdose. Il fait particulièrement bien sentir ce désir cyclique de voyage qui revient à fréquence régulière dans la vie des héros qui ne sont désespérément pas faits pour une vie sédentaire et qui renouent avec l'idéal nomade (toujours notre monde) du paléolithique. Il y a évidemment régulièrement un véritable plaisir de lecture face à une maîtrise incontestable du romantisme littéraire, mais qui couvre en réalité comme sur le fond une forme de vacuité parfois insupportable. Ce roman prend un peu la forme d'un journal et épouse le point de vue de Sal Paradise qui en est en fait le narrateur. Encore faut-il préciser que ce roman ne raconte pas une véritable histoire, mais bien évoque des voyages, à la suite de ce Dean Moriarty, à la fois le symbole de la liberté mais aussi, et cela est frappant à la lecture attentive de certains chapitres, l'idéal du fantasme homosexuel par excellence, tant le narrateur semble amoureux, obsédé, habité par Dean de façon latente. Peut-être une citation se chargera de terminer une critique nuancée et intéressée à propos de ce qui est incontestablement un chef-d'oeuvre : *Côte à côte, ils s'élançaient dans les rues, savourant toute chose dans le style qui était alors celui de leur première amitié et qui, plus tard, devint tellement plus désolé, objectif, morne. Mais alors ils s'en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l'ai fait toute ma vie derrière les gens qui m'intéressent, parce que les seuls gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, le démence de discourir, la démence d'être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun, mais qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles ... *