Je crois que Tancrède est la première uchronie que je lis. Et c'est, ma foi, une très bonne entrée en matière. Notamment, il faut bien l'avouer, parce qu'Ugo Bellagamba trompe malicieusement le lecteur au début de son livre. Il lui laisse croire, en effet, que tous les personnages qu'il évoque ont bien existé. Mais on excusera sans mal l'auteur car son procédé lui permet d'entraîner sans difficulté le lecteur aux côtés de son personnage principal sur les lointaines terres d'Anatolie, puis de la Terre Sainte, au cours de la première Croisade.
Tancrède est un croisé animé des plus pures intentions. Les Croisades ne sont qu'une des nombreuses atrocités dont le Vatican fut à l'origine au cours de sa glorieuse histoire et certains de ceux qui y participèrent, comme Tancrède, avaient la réelle conviction de défendre leur dieu en allant pourfendre de l'Infidèle. D'autres, et Ugo Bellagamba l'évoque très justement[1], n'avaient pas vraiment les mêmes objectifs, mais bien des vélléités plus matérielles. Tancrède est donc un roman très instructif pour quelqu'un comme moi, qui s'y connaît peu en ce qui concerne la fin du XIe siècle et le début du XIIe, même s'il faut prendre des précautions avec les informations données par l'auteur, puisque nous sommes dans une uchronie.
C'est donc surtout d'un point de vue humain qu'Ugo Bellagamba s'illustre, dévoilant les errements de la conscience de son personnage, confronté au matérialisme des croisés, à la grandeur des sociétés des Infidèles, à leur humanité... Car l'auteur utilise à juste titre l'uchronie pour faire dévier de sa route le destin de Tancrède, l'emmener sur des chemins où Chrétienté et Islam se rencontrent en dehors du champ de bataille, où la paix entre les hommes et leurs dieux uniques est possible. Tancrède devient le miroir de ce qu'il aurait été possible de faire, et de ce qu'il est encore possible de faire – espérons-le – : réunir les peuples pour former une fraternité où, finalement, on ne fait pas grand cas des différences de convictions religieuses de chacun, où chacun respecte l'autre, qu'il mange du cochon ou prie cinq fois par jour.
Tout cela, Ugo Bellagamba y arrive en racontant une histoire passionnante, un grand récit d'aventures médiévales dans lequel viennent s'immiscer quelques éléments de science-fiction qui justifient la couverture d'Arnaud Crémet et qui finissent de convaincre le lecteur qu'il lit bien une uchronie.
Tancrède, sorti en 2009, est clairement un des meilleurs romans de cette année-là que j'ai lus. Je le conseille donc vivement à tous, et pourquoi pas particulièrement à ceux qui veulent sauter le pas entre roman historique et récit de science-fiction.
[1] Je ne suis pas très bon en Histoire et je ne peux pas affirmer que Bellagamba a raison à cent pour cent, mais connaissant la nature humaine, je conviens sans mal que la gloire de Dieu était loin d'être la réelle motivation de la plupart des chefs de guerre croisés.