Je ne connaissais pas Krasznahorkai avant l’attribution du prix Nobel, ce qui a immédiatement éveillé ma curiosité. On parle souvent de lui comme d’un mélange entre Kafka, Beckett et Dostoïevski, avec quelque chose de proustien dans ces phrases interminables qui refusent de s’arrêter. Autant dire que cela m’a davantage attiré qu’effrayé.
Le risque, avec ce type de comparaison, est souvent la déception. Pas ici. La plongée est immédiate. Une atmosphère crépusculaire, une fin d’octobre noyée sous une pluie incessante, la boue omniprésente, et ce village en ruine quelque part à la frontière hongroise et roumaine, un lieu sans nom précis, comme si la géographie elle-même avait renoncé à se définir. Tout est posé dès les premières pages, et l’on entre sans résistance dans ce décor qui semble déjà condamné avant même que l’histoire commence.
Le roman s’installe dans une ancienne coopérative collective, autrefois florissante, désormais laissée à l’abandon. Il n’en reste que quelques habitants, résignés, englués dans une inertie qui ressemble à une forme de mort lente. Chaque chapitre met en lumière un personnage différent, en pénétrant au plus près de sa psyché, ses obsessions, ses justifications, ses lâchetés, sa manière de se raconter sa propre vérité. Ce n’est pas tant une intrigue qu’une radiographie existentielle, un portrait collectif de l’homme à la dérive.
La structure elle-même est signifiante. Le roman est divisé en douze chapitres organisés en deux groupes de six, dont l’un avance et l’autre recule, comme les pas du tango du titre. Cette symétrie formelle n’est pas qu’un jeu, elle dit quelque chose d’essentiel sur le mouvement de l’histoire, cette sensation que l’on avance et recule simultanément, que le progrès est une illusion et la répétition une fatalité. La structure mime le contenu.
L’annonce du retour de deux personnages que l’on croyait morts vient rompre cet équilibre fragile. À la manière de Beckett, certains y voient une figure messianique, un espoir de renouveau, tandis que d’autres pressentent une menace. Mais cette attente dit surtout quelque chose sur ceux qui attendent, leur incapacité à décider par eux-mêmes, leur besoin presque viscéral de s’en remettre à une figure supérieure, de déléguer leur existence à quelqu’un d’autre. C’est moins une histoire de messie que l’histoire de ceux qui en ont besoin.
Deux figures dominent le roman avec une force particulière. Irimiás d’abord, personnage fascinant, d’un cynisme redoutable, fin psychologue capable de lire les failles de chacun pour mieux les exploiter. Il avance avec une maîtrise presque froide, manipulant les espoirs et les peurs avec une aisance déconcertante. Il y a en lui quelque chose du démiurge raté, de celui qui pourrait changer le monde et choisit d’en profiter plutôt que de le transformer. Le docteur, à l’opposé, retranché dans son poste d’observation, prisonnier de ses habitudes et de ses carnets où il consigne tout, incarne une autre forme d’enfermement, plus intérieure, presque pathétique, mais tout aussi révélatrice. Observateur compulsif d’un monde qu’il refuse de rejoindre, il est en un sens le double de l’écrivain lui-même, celui qui regarde sans pouvoir intervenir.
Certains passages prennent une coloration très kafkaïenne, notamment dans ces espaces administratifs décrépits où tout repose sur des structures déjà pourries que l’on continue pourtant de maintenir artificiellement. L’accumulation de dossiers, la lumière crue, l’impression d’un enfermement sans issue évoquent un univers où la bureaucratie ne punit plus mais s’épuise dans sa propre absurdité. Le chapitre autour de la retranscription du discours d’Irimiás apporte une respiration inattendue, presque comique, au milieu de cette mélancolie lourde.
C’est d’ailleurs l’une des grandes réussites du roman, cette capacité à faire coexister l’amertume la plus profonde et un humour discret, parfois franchement absurde. Krasznahorkai a souvent évoqué dans ses entretiens le fait qu’il écrit des comédies, et l’on comprend ce qu’il veut dire, même si le rire qu’il provoque est un rire qui coince dans la gorge. Cette double tonalité empêche le texte de sombrer dans une noirceur uniforme.
Il faut dire un mot du contexte dans lequel ce roman a été écrit. Publié en 1985 en Hongrie, Tango de Satan est indissociable de la fin du communisme d’Europe de l’Est, cette époque où les structures collectives s’effondrent sans qu’aucune alternative crédible ne se profile. La coopérative abandonnée n’est pas seulement un décor, c’est une métaphore d’un système qui n’a pas tenu ses promesses et a laissé des hommes sans boussole. Mais Krasznahorkai dépasse le simple témoignage historique, la désolation qu’il décrit est universelle, et c’est peut-être ce qui rend le roman aussi contemporain que lors de sa parution.
Un roman exigeant mais profondément immersif, porté par une écriture hypnotique où la phrase longue n’est pas un obstacle mais un envoûtement progressif. On s’y perd volontiers, et c’est exactement là où il veut nous emmener.