Tango de Satan ressemble d’abord à une sorte de tableau animé qui représente une exploitation agricole collective – parle-t-on de kolkhoze en Hongrie ? – en voie d’abandon : ses tâcherons désœuvrés, sa pluie, son médecin alcoolique, sa boue, ses enfants sans enfance… Et cela s’étend sur douze chapitres et autant de paragraphes. L’un d’eux, intitulé « Le travail des araignées I » et sous-titré « Les huit de l’infini », commence par l’évocation de mouches tournant autour d’une lampe, dont les trajets dessinent un 8 horizontal : le signe de l’infini, ∞, et cette évocation reflète assez bien le roman, qui transforme la sombre trivialité du monde en quelque chose de métaphysique et de transcendant.

Le plaisir qu’il y a à lire Tango de Satan, parce que cela doit rester un plaisir, oui, et si vous n’en avez pas trouvé à lire Tango de Satan ça ne vient pas du livre, doit être comparable au plaisir qu’un apprenti nageur trouve à faire son premier « 10 kilomètres en eau libre » : passer trois ou quatre heures aux limites de la noyade sans se noyer. Les bouffées d’oxygène sont les quelques moments où on comprend clairement ce qui se passe, au détour d’une phrase. Les millions de mètres cubes de flotte, ce sont les quatre cents pages du roman.

Quand je parle de flotte, j’enjolive : de la boue, de la boue et encore de la boue dans Tango de Satan, comme si Faulkner avait troqué son Deep South pour l’univers des Saisons de Maurice Pons. Et puis, petit à petit, on s’aperçoit que ce qu’on pensait être un océan de boue est plutôt un immense réservoir qui commence à se vider lentement. Les cochonneries qui y entreflottaient émergent de temps à autre, coulent à nouveau, ré-émergent… Une intrigue se dessine peu à peu.

Parmi les habitants d’une exploitation agricole collective – parle-t-on de kolkhoze en Hongrie ? – a circulé la rumeur du retour de « deux fameux brigands que l’on avait prétendus morts » (p. 113 en « Folio »). Irimiás et Petrina reviennent en effet, prophètes de pacotille, « le grand » et « l’homme aux oreilles en feuille de chou » (p. 46) dans lesquels on pourrait voir des versions dégradées du prophète Jérémie et de l’apôtre Pierre, mais que les villageois accueillent comme… comme le Messie ? Peut-être… En tout cas comme des gens qu’on attend « pour mettre un terme à toutes ces années de “déprimante misère”, pour chasser ce silence moite, ces sournoises voix de la conscience qui au petit matin délogent les hommes de leur lit pour les obliger, trempés de sueur, désemparés, à regarder le monde s’écrouler autour d’eux » (p. 190).

S’ensuit une sorte d’exode. On ne sait pas bien ce qui s’est passé. Irimiás est peut-être moins l’annonciateur d’un monde en ruines que son signe, moins un bonimenteur qu’un indic : « Les lourdes paroles d’Irimiás résonnaient dans le café comme des cloches sonnant à la volée, des cloches semant l’effroi sans qu’il soit possible de comprendre quel malheur elles annonçaient » (p. 231). Irimiás entourloupe ses ouailles, comme dans un sens Krasznahorkai entourloupe son monde sans qu’il soit toujours possible de comprendre ce que lui aussi annonce.


Alors Irimiás serait-il le porte-parole de l’auteur ? Oui. Comme tous les autres personnages. Et sans doute aussi comme la boue, la pluie, le son des cloches qui traverse le roman, comme la palinka, comme l’obscurité de cette nuit où Estike la fillette terrifiante et terrifiée « savait que les anges allaient venir la chercher » (p. 178), comme les toiles d’araignées de l’auberge (p. 223), etc. car il me semble que Tango de Satan, avec son peuple de fourmis à la perception et à la conscience hypertrophiées, accomplit à sa manière le défi qu’un Jean Giono, et avant lui Jules Romains et son « unanimisme », s’étaient lancé. « Je viens de comprendre qu’entre moi et un insecte, entre un insecte et une rivière, une rivière et un cri qui la traverse, il n’y a aucune différence » (p. 309) – bon, c’est encore Irimiás qui parle, pas Thoreau, ce qui change tout.

Qu’on ne croie pas non plus que Krasznahorkai n’a pas d’humour – on pense par exemple au hoquet de Halics (p. 123). « C’est une farce », dit Irimiás à Petrina et à Sanyi (p. 299) ; « C’est une farce », répète cinquante pages plus tard Sanyi à Petrina qui complète : « Une farce, c’est comme la vie […]. Ça commence mal et ça finit mal. Entre les deux, c’est bien.” » (p. 350). On aura compris que cet humour-là est consubstantiel aux misères – physique, matérielle, sociale, affective, métaphysique… – que traînent les personnages, à l’instar de ce qu’on trouve chez un Beckett. « Pendons-nous, tête de chou-fleur. Qu’on en finisse au plus vite ! Et puis qu’importe ! Pas la peine de se pendre » (p. 310) : sont ainsi réunis en une seule voix Vladimir et Estragon d’En attendant Godot – autre spectacle d’un monde sans Dieu. Mais il faut imaginer dans Tango de Satan une dizaine de Vladimir et d’Estragon.

Naturellement, il y a des remous dans l’expression de cette conscience universelle désabusée, à l’image de la fin de ce chapitre V de la deuxième partie où les mots coagulent. Ça refoule parfois.

À la fin de la lecture on peut sortir du réservoir, mais on est encore sale.

Ou vouloir y retourner avec un scaphandre pour tâter un peu ce qu’il y a tout au fond – relire Tango de Satan. Au moins pour remarquer qu’avec cette métaphore de la boue que j’étais tout fier d’avoir trouvée pour cette critique, je ne faisais que gloser la première phrase du roman.


P.S. : Pour qui hésite à se lancer, un exemple de l’écriture de Krasznahorkai, qui n’est pas le passage le plus touffu de Tango de Satan, peut-être pas le plus représentatif non plus car avare en incises et en subordonnées, mais que je trouve très beau : « et la pluie se remet à tomber, à l’est le ciel s’illumine à la vitesse d’un souvenir, se pare de reflets rouges, bleu aurore, s’agrippe aux vagues de l’horizon, et avec une détresse bouleversante, comme un mendiant qui chaque matin gravit péniblement les marches de l’église, voici le soleil qui s’élève pour créer les ombres, détacher les arbres, la terre, le ciel, les animaux, les hommes, de cette union glaciale, chaotique, où ils se sont laissé enfermer, telles des mouches dans un filet, et dans l’immensité du ciel il aperçoit la nuit qui s’enfuit de l’autre côté, vers l’ouest de l’horizon, là où l’un après l’autre, chacun de ses frêles éléments vient s’effondrer, comme les soldats désespérés, désorientés d’une armée vaincue » (p. 78).

Alcofribas
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le 26 avr. 2026

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