Figure de proue du féminisme queer Chicana postcolonial, Gloria Anzaldúa offre un témoignage situé et empreint d'une sensibilité incroyable sur son parcours de vie, intensité qu'elle sait mieux que quiconque retransmettre à ses lecteurs. Se raconter est pour elle un moyen d'exorciser les plaies en elle, le récit comporte à ce titre une dimension spirituelle.
Si le ton général glisse parfois dans des tirades autocentrées et dithyrambiques qui ne m'auront personnellement pas touché-e, cette épopée de l'intime réussit à tirer des fils inédits et peu explorés dans la littérature ; à la fois croisade contre la rationalité blanche imposée à ses peuples et tentative de construction de ponts, la "nouvelle conscience métisse" devient un laboratoire du brassage et de la contradiction où la restauration du lien à soi, à ses racines et aux autres se mue en un impératif viscéral.
Plaidant une véritable philosophie du «sentir», qu'elle mêle personnellement aux traditions aztèques ancestrales (Coatlicue), Anzaldúa convoque un retour à la dimension organique du savoir, loin de la rationalité occidentale, qui déracine les œuvres d'art de leur contexte ; les oeuvres, telles des personnes, s'imprègnent de leur environnement, et transmettent un autre savoir. La frontière est donc à la fois le lieu physique où l'on laisse l'innocence derrière soi, le symbole de conflictualité entre des manières de se vivre, mais également l'intersticio que traversent les queers of color, les femmes, les chamanes, et autres marginaux. Dans ces lieux particuliers, les dichotomies se floutent et la perception s'aiguise pour faire face à un monde dont la rigidité empêche d'être soi ; c'est un monde de symboles, de sens et d'archétypes.
J'ai particulièrement aimé rapprocher les notions de spiritualité aztèque qu'elle développe, telle que la divinité Coatlicue (représentant le monde du dessous) avec des notions classiques d'existentialisme. L'Autrice explique avoir été saisie par cette "femme à la jupe de serpents" au moment où elle se rendait compte de sa différence, vers l'âge de deux-trois ans ; le philosophe Soren Kierkegaard aborde une notion similaire dans ses écrits, celle du vertige existentiel, qui décrit ce moment de dilemme et de terreur cosmique où nous prenons conscience de notre existence et de notre "moi" : dans les deux cas, vertige ou Coatlicue, ces expériences dites "transcendantes" sont vécues comme un véritable effondrement, dont le souvenir reste très marquant.
Cet appel général à une perception moins littérale de la réalité, qui prend sens dans un contexte culturel particulier, me fait également penser au Mundus Imaginalis d'Henry Corbin, qui se concentre aussi sur des formes d'archétypes présents dans le mysticisme Soufi. La seconde moitié du livre est une présentation de divers poèmes, à picorer de temps à autre, au risque de friser l'indigestion cérébrale tant le flot d'information est dense. Finalement, l'autrice nous laisse en suspens avec une question :
Comment réconcillier les parts fragmentées de nous même ?