Au milieu des années 70, Iggy va mal, très mal. Les Stooges se sont séparé en 1974 avec une tournée dévastatrice, son état physique et mental est déplorable, bref, personne ne donne cher de sa peau d’Iguane ; pour ceux qui se souviennent de lui et ça ne fait plus grand monde ! C’est alors qu’il est en désintoxication que son pote David Bowie lui rend visite (un des très rares) et lui propose de réaliser un album pour lui, à eux deux. Proposition acceptée par Iggy et ce sera « The Idiot » dont le succès inattendu va relancer la carrière d’Iggy un peu requinqué. Un pue seulement car la déglingue reste quand même présente. C’est ce que nous raconte Marc Besse, journaliste aux Inrockuptibles, dans le petit bouquin de cette collection que j’aime bien (100 pages). Toute l’introduction évoque ce qui a conduit les deux artistes à travailler ensemble. Bowie avait produit « Raw Power » en 1973 le dernier album des Stooges mais l’expérience n’avait pas été totalement du goût d’Iggy. Il n’est pas du genre à se laisser imposer quoi que ce soit et le son de l’album ne lui plaira pas (encore trop propre selon lui !). L’idée de travailler à quatre mains est pour lui bien plus intéressante et après tout, vu sa situation, il n’a rien à perdre. Ils vont donc travailler ensemble pendant une grande partie de l’année 1976. Bowie lui donne accès à un monde plus arty, le monde de la new wave, de la musique électronique, des nouveaux sons qu’il ne connaît pas. David écoutait Kraftwerk, Neu ! et Can pratiquement tout le temps à ce moment-là. Brian Eno, Robert Fripp ou encore Edgar Froese de Tangerine Dream font partie de son univers musical.
Quant à Iggy, il procure une énergie brute et très primaire que Bowie adore. Mais l’Iguane déteste le punk qu’il trouve une mode opportuniste inventée par des producteurs uniquement soucieux de s’en mettre plein les poches. Cet album va connaître un gros succès et va être enregistré à côté de Paris, au château d’Hérouville, à la pointe de la technologie et dans des conditions de confort optimales, dirigé à cette époque par le musicien Laurent Thibault qui sera au cœur des sessions. C’est dans ce studio qu’on trouve une nouveauté qui sera beaucoup utilisée par les deux artistes, le fameux Eventide H910 Harmonizer, 1er processeur d'effets numériques. Ce livre nous raconte l’histoire de chaque chanson, plus ou moins rapidement. Les deux testent, essaient de nouvelles machines innovantes ou même des jouets, tant que ça sonne ! Iggy évoque la nuit, ses clubs et ses plaisirs en se frottant aux synthés dans « Nightclubbing ». Ses addictions et multiples tentations aussi dans « Sister Midnight ». Pour « China Girl », la chanson est dédiée à la compagne vietnamienne de Jacques Higelin, alors résident du château, Kuelan Nguyen. Bowie comme Iggy en sont tombés sous le charme d’où l’idée de cette chanson. Mais ce morceau ne deviendra vraiment un tube que quand Bowie la reprendra pour lui-même sur son album « Let’s dance » en 1983, beaucoup de personnes la découvrant à cette occasion et ignorent que Iggy en est le co-auteur.
Dans « Dum dum boys », il fait allusion aux anciens Stooges, se demandant ce qu’ils deviennent, comme un rappel du passé rock’n’roll que souhaitait Bowie. « Mass Production » le morceau final porte sur Detroit et l’industrialisation de la ville sans laquelle les Stooges n’auraient jamais existé mais aussi les drogues et la destruction, assimilant la ville à une femme : « I like to drive along the freeways/ See the smokestacks belching/ Breasts turn bronw/ So warm and so brown/ Though I try to die/ You put me back on the line/ Oh damn it to hell ». L’album se poursuit avec des overdubs réalisés aux studios Musicland de Giorgo Moroder à Munich et enfin des arrangements et une mise en son par Tony Visconti à Berlin. Iggy Pop va se lancer dans une tournée 1977 où il sera accompagné aux claviers, en arrière-plan, par Bowie. Cet album est important car il voit Iggy expérimenter de nouveaux sons, de nouvelles ambiances et le public ne s’y trompe pas. Les chansons sont fantastiques. De très nombreux artistes s’en sont inspiré et en ont été influencés : Trent Reznor de Nine Inch Nails a repris le rythme de « Nightclubbing » pour servir d'introduction à « Closer » sur l'album « The Downward Spiral », par exemple. Mais certains fans ont dénoncé un virage « commercial » de l’Iguane, « récupéré » voire « phagocyté » par le Thin White Duke. Bowie, lui, toujours lucide et pragmatique, a été très clair : "Le pauvre [Iggy] a en quelque sorte servi de cobaye pour mes expérimentations sonores." Ce côté clairement opportuniste et dont il ne s'est jamais caché n'est jamais évoqué. Il n’en reste pas que cet album ouvre la voie à la cold wave et au « Low » de Bowie.