Les brutes humaines dans la boue parisienne

La critique du livre est presque plus intéressante que le livre lui-même par les polémiques que le livre a suscité à l’époque de sa sortie. Pourtant avec un titre pareil, on s’attend à mamie champêtre et sa tisane camomille, mais non raté, ici c’est la boue parisienne et les bas-fonds instincts primaires.


Zola se défend et nous explique l’idée de son oeuvre : « j’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang dépourvus de libre arbitre, entrainés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus ».


En fermant le livre on se sent un peu déconcerté, est-ce qu’il y a une morale ? Une leçon ? Une idée politique ? Difficile à cerner, le seul but de Zola est d’observer la confrontation entre deux « brutes humaines » dont les tempéraments sont censés s’opposer dans un contexte et des circonstances les plus propices à la brutalité.


Selon Zola, les deux tempéraments opposés sont : d’un côté, Laurent et son tempérament sanguin (Un grand fils de paysan bourré d’hormones à exploser) et un tempérament nerveux de l’autre avec Thérèse.
C’est ce qu’il affirme. Pourtant si je suis d’accord sur l’analyse de Laurent, je suis radicalement contre ce qu’il trouve à Thérèse. Il y voit de la nervosité là ou je ne vois que de la mollesse, de la paresse, de la passivité, elle subit toujours et agit rarement.
Sa nervosité n’apparait que lors des scènes érotiques mais ne passe pas par la parole. Il y a bien quelques scènes où elle apprend à dire « non » à contester une personne dans sa vie, mais cela ne se fait qu’après des crises de folie mutuelles entre Laurent et Thérèse, encore que même vers la fin du livre, difficile de dire qu’elle est véritablement nerveuse. Bref, le tempérament de Thérèse s’est légèrement transformé par le crime là où le tempérament de Laurent s’est renforcé dans ce qu’il était déjà.


A mon sens il n’y a pas d’opposition, Thérèse offre à Laurent le confort de vie qu’il rêvait.
Laurent est paresseux dans tout, n’a aucune ambition, ne souhaite que son petit confort de vie et il voit en Thérèse la femme lente et résignée qu’il lui faut, celle qui comble simplement ses bas-instincts quand il faut, c’est tout.
Quant à Thérèse, elle est ravie et comblée également par sa force physique qui lui semble surhumaine par contraste à son précédent époux (Camille). Pas d’opposition donc, ils se complètent dans leur médiocrité.


Est-ce que ce livre est une étude morale sur les remords ? Cette chouette morale indirecte qui punie fort heureusement les méchants criminels par des remords sans fins les menant à la folie.
Non même pas. Zola se plait seulement à torturer Thérèse et Laurent. Ces deux êtres moyens sans rêves, sans imagination, ont commis ce crime que pour reproduire à l’infini leurs scènes érotiques agréables dans un petit confort de vie rassurant. De là une déception classique : l’effet de nouveauté s’estompe, l’excitation des amourettes cachées disparait, une forme de lassitude s’installe, mais Thérèse et Laurent aggravent le classique en extraordinaire en commettant un crime, aussi à tout cela s’ajoute d’inévitables remords, un dégoût. Leur attirance purement corporelle s’accommode terriblement mal avec un crime.
Ceci aurait été bien moins vrai si ces deux êtres s’aimaient profondément, sincèrement et spirituellement. Cela parait paradoxal mais c’est justement car leur amour est si peu profond qu’ils ne peuvent surmonter un fait grave comme un crime.
D’ailleurs quand est-ce que les remords viennent ? Après le crime ? Non, cela commence durant les nuits de noces et ne cessera d’augmenter au fur et à mesure de leur frustration charnelle, sexuelle. Car ce sont des êtres bas, ils ne culpabilisent brusquement que lorsqu’ils sont confrontés l’un à l’autre, vidés de tout petit plaisir charnelle par seul dégoût du crime.


En revenant aux faits, pourquoi Laurent a pris tant de risques pour une femme si banale ? Laurent n’a jamais aimé Thérèse, n’a même pas eu ne serait-ce que ce début d’amour qu’est un engouement pour une personne. Il n’a jamais admiré son physique, son esprit, ou quoi que ce soit d’autre « Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l’aimait pas, mais en somme elle ne lui coûterait rien » et c’est donc pour cette femme dont il a si peu d’estimes qu’il commet ce crime ? Qu’il soit bé-bête sans réfléchir aux conséquences, mais non, c’était prémédité, d’ailleurs les scènes préparatoires au crime sont subtilement détaillées, amenées, mais cela ne nous explique pas cette disproportion entre le crime et le but poursuivi.
Surtout qu’on nous décrit Laurent en disant « il calcula tous les incidents possibles d’une liaison avec Thérèse », donc il analyse, il réfléchit, pèse le pour et pour le contre. Ce n’est même pas un crime passionnel, c’est présenté comme rationnel. Mais est-ce vraiment rationnel pour Laurent de briser son confort parfait de vie pour si peu ?


Une hypothèse serait que Laurent était jaloux de la position idyllique en apparence de Camille qu’il voulait substituer à la sienne.
Camille était choyé, couvé, étouffé dans ce suprême confort mollasson dont rêve tant Laurent. Sa position était extraordinaire de médiocrité, son foyer est composé de Thérèse, sa cousine et épouse (… bon à l’époque c’était moins scandaleux) et de sa mère.
La mère est assez incroyable dans le registre des mamans étouffantes, c’est elle qui a voulu le mariage entre Thérèse et Camille, c’est elle qui veut vivre ses derniers jours dans le même foyer qu’eux, immeuble qu’elle a acheté pour cela et c’est elle aussi qui leur fournit un moyen de subsistance (la boutique), qui répond à tous les besoins élémentaires de la vie du seul point de vue financier. Même pas besoin de travailler ! À tel point que Thérèse n’apprécie pas les clients qui passent, elle laisse sa mère au comptoir gérer la boutique et a fini par se complaire dans ce cloître sordide et moisi de sa boutique où elle est aussi immobile qu’une eau boueuse stagnante. Camille lui s’était mis à travailler mais uniquement pour prendre l’air.


Quelque part ce qui a poussé au crime de Laurent, c’est bien cette seule volonté de se languir dans cette vie lourde, médiocre, régulière, sans vague et sans difficulté de Camille.


Comme Emile Zola dédaigne profondément cet état d’esprit, il se venge des meurtriers non pas pour leur meurtre, mais pour avoir désiré âprement cette vie médiocre.


La vengeance de Zola se transforme alors en caricature, il plante des aiguilles à ses marionnettes et rigole sadiquement. On le sent rire diaboliquement quand il se défoule sur la scène des nuits des noces, où les deux sont repoussés fatalement l’un à l’autre, où tous leurs sens sont déformés, ils voient une ombre de Camille, sentent le cadavre de Camille, ressentent sa présence dans le lit conjugal, pensent entendre Camille quand ce n’est que le chat qui griffe à la porte (le chat est très charmant dans ce livre, il déstabilise Laurent dans toute noble grâce de chat).
Ici on sort du réalisme pour le cauchemardisme. C’est très plaisant à lire mais que Zola ne vienne pas après se défendre en disant qu’il n’est que scientifique dans ses observations quand il torture autant avec sadisme.


L’expiation du crime aurait pu se terminer là, ce livre aurait été aussi bien. Mais Zola doit avoir une telle haine pour les esprits moyens aux instincts primaires que non, il fallait aller plus loin, le plus extrême possible.


Alors les deux animaux se battent, se torturent psychologiquement…. Mais la mère paralytique, c’est l’apogée. La mère devient paralytique, ne bouge plus, ne parle plus mais peut entendre et finit par entendre la réalité du crime. Double peine pour la vieille mère qui subit toutes les atrocités pour ses derniers jours mais superbe image dont on se souviendra encore 10 ans après.


Bon ce suicide, était-il vraiment nécessaire ? Ce suicide c’est un peu Zola qui soulève un lourd cadavre composé des plus bas vices de Thérèse et Laurent, qui sent le lourd fardeau et s’en débarrasse, le jette le cadavre par la fenêtre car il ne sait pas quoi en faire.
L’idée du suicide collectif ne me plait qu’à moitié, c’est trop simple et un peu décevant. Toujours est-il que la mise en scène de ce suicide mutuel est subtile.


Tous ces extrêmes sont beaux malgré tout et cela marque l’esprit. On court le risque d’asphyxie tout de même dans la lecture mais bon c’est voulu par Zola lui-même.
Non ce qui m’amuse est son obsession pour le réalisme alors qu’il romantise la boue et le sang. Il prend bien à la racine des réalités, mais il s’amuse à les tremper dans une vilaine marmite de boue et de sang et remue le tout avec un rire de sorcier fou-fou en contemplant sa lugubre production.

EtienneBernard1
7
Écrit par

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le 8 déc. 2021

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