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le 23 oct. 2023
SuivreUn Steinbeck difficile
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Tortilla Flat est un roman humoristique racontant les aventures de quelques paisanos vivant en marge de la société américaine après la Première Guerre mondiale pendant la Prohibition. Derrière l'apparente simplicité du récit, Steinbeck construit un récit où se superposent plusieurs traditions littéraires. Les aventures de Danny et de ses compagnons prennent successivement la forme d'une épopée chevaleresque, d'une vie de saints, d'un récit mythologique et d'une suite de paraboles décrivant la disparition d'un monde libre, détruit par l'introduction de la propriété et de l'argent.
Danny n'est d'abord qu'un paisano pauvre, libre et sans attaches. L'héritage de deux maisons fait de lui un propriétaire, soit une sorte de Roi. Sa maison devient immédiatement le centre du récit, où viennent se rassembler Pilon, Pablo, Jesus Maria, Big Joe, le Pirate et ses chiens. La maison de Danny joue le rôle de Camelot, c’est le foyer d'une communauté fondée sur l'amitié. Les compagnons de Danny ressemblent alors aux chevaliers de la Table ronde. Ils entreprennent des quêtes. Ils recherchent un trésor. Ils affrontent Big Joe pour récupérer le sac du Pirate. Ils organisent des expéditions pour sauver Teresina de la famine.
Les chevaliers recherchent du vin plutôt que le Graal. Les combats servent à récupérer une couverture, quelques haricots ou un aspirateur sans moteur. Cette disproportion permanente entre le style héroïque et la banalité des objectifs produit une véritable épopée burlesque.
La comparaison finale entre les amis revenant du travail « comme la Vieille Garde à Austerlitz » confirme cette lecture. Steinbeck applique cette image prestigieuse à quelques paisanos revenant d'une journée de travail. Le travail devient ainsi une campagne militaire.
Parallèlement à l'épopée, Steinbeck construit une véritable vie de saints.
Le vocabulaire religieux parcourt constamment le roman. Les anges veillent sur les personnages.
Les miracles existent réellement. Saint François intervient dans les préoccupations du Pirate.
Les dieux apparaissent comme les véritables arbitres des événements.
Les personnages eux-mêmes sont souvent présentés comme des saints qui ne sont pas irréprochables. Ils deviennent saints parce qu'ils savent partager, accueillir les plus pauvres, aider spontanément les autres et faire passer l'amitié avant toute richesse.
À un moment du récit, le soleil fait scintiller les mouches autour des personnages jusqu'à leur dessiner de véritables auréoles.
Le roman ne relève jamais totalement du réalisme.
Les personnages interprètent constamment les événements comme l'expression d'une volonté divine. L'exemple le plus frappant demeure l'incendie de la deuxième maison. Cette maison brûle parce que les occupants n'ont jamais payé leur loyer mais pour Pablo, le feu constitue le « doigt de Dieu », les dieux interviennent pour rétablir un équilibre rompu par la dette.
Cette présence discrète des dieux se retrouve jusqu'à la fin du roman.
Danny ne meurt pas seulement parce qu'il tombe dans un ravin.
Depuis plusieurs chapitres, son existence semble déjà quitter lentement le monde des hommes.
L’ image du « vin de son existence » qui s'écoule dans les boîtes à confiture des dieux dépasse la simple métaphore. Le vin devient l'image même de son existence qui s'écoule goutte après goutte vers les dieux. Sa mort apparaît alors comme l'achèvement d'un destin voulu par des puissances supérieures.
Chaque chapitre semble fonctionner comme une petite histoire indépendante mais toutes ces histoires possèdent une structure commune. Une situation est présentée, les personnages discutent longuement , ils élaborent des raisonnements puis le narrateur ou les personnages eux-mêmes dégagent une leçon. Steinbeck écrit lui-même qu'une bonne histoire repose sur des choses à moitié dites. Les morales restent ambiguës et invitent le lecteur à réfléchir.
Le roman fonctionne ainsi comme une succession de paraboles où chaque lecteur est libre de compléter lui-même le sens.
Le véritable ennemi n'est ni la pauvreté ni le vin , c’est l'apparition de la propriété.
Avant l'héritage, Danny partage avec ses amis une liberté totale mais les maisons introduisent le loyer, le loyer introduit la dette, la dette introduit l'argent et finalement l'argent introduit les calculs, les justifications et les tensions.
Les personnages continuent à se prétendre généreux mais leurs raisonnements deviennent de plus en plus compliqués pour concilier amitié et propriété.
Danny finit par souffrir de son nouveau statut social. Il cherche à redevenir le vagabond qu'il était avant d'être propriétaire mais il est désormais prisonnier de sa maison.
Lorsqu'il sombre dans l'apathie, toute la communauté cesse peu à peu de vivre.
La fête organisée par ses amis représente une ultime tentative pour faire renaître l'ancien Danny.
Danny boit démesurément, cherche un ennemi digne de lui, tombe dans le ravin et meurt.
La maison brûle et les amis se séparent.
L'originalité de Tortilla Flat tient à cette construction extraordinairement savante.
La mort de Danny marque la disparition d'un monde enchanté où l'amitié suffisait à remplacer toutes les richesses.
Créée
le 9 juil. 2026
Critique lue 5 fois
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