Iconique, ouvrir Trente de Marie Darsigny revient à double-cliquer sur les réalités contemporaines de la vie psychique version post-Internet.
Post, c'est d'ailleurs un bon mot pour résumer l'esthétique de ce roman avant-gardiste, alors que la narratrice raconte l'année de ses vingt-neuf ans avec autant de drama que si elle allait mourir le jour de ses trente ans. On y parle de dépression, d'addiction, d'Internet, de tout le vide d'une vie de petite fille modèle de la classe moyenne québécoise - le tout entrecoupé de citations militantes, érudites ou issues de la pop culture avec une vertigineuse horizontalité.
Comme sur le web, ce récit - composé de courts textes tels autant de statuts Facebook qui auraient dégénéré en littérature (est-ce un hasard si en anglais on appelle cela aussi des posts ?) - place sur un pied d'égalité un peu tout dans un savoureux mélange dont on s'étonnera après-coup de la clarté : les paroles de chanson et les mantras personnels, les citations académiques et les slogans des AA, le français et l'anglais. À travers ce geste, Marie Darsigny nous rappelle que le cœur aussi a ses raisons, et qu'une logique hyper-émotionnelle est une manière alternative viable pour créer une structure de récit plus humaine.
Ainsi, derrière sa posture de drama queen assumée (qui n'est pas sans lui donner de petits airs de Vicky Gendreau), Marie Darsigny se fait héritière d'une généalogie féministe nord-américaine - Arcan, Labrèche, Plath, etc. -, hissant ses idoles littéraires au rang de stars hollywoodiennes telles qu'Angelina Jolie (qui apparait d'ailleurs dans ses collages).
Après tout, dans un parti pris de subjectivité radicale, seules les émotions et états d'âmes personnels définissent ce que serait la réalité. Il n'y a plus de hiérarchie, plus de codes : les mois de vie remplacent les chapitres, les barrières entre le virtuel et le réel se brouillent - un compte Twitter a autant de matérialité qu'un rail de coke. Bref, on est en plein dans un monde post-baudrillardien - un monde où personne ne chercherait à s'échapper de la matrice puisque nous la constituerions nous-même.
Et à travers tout cela, l'autrice nous interroge. Quels combats pouvons-nous endosser à l'échelle individuelle, dans nos vies intriquées dans un quotidien morne et lent ? À quel moment exerçons-nous notre pouvoir de résistance contre ce qui nous formate ?
Audacieux, intelligent, et résolument fondateur, Trente donne envie d'écrire avec son autrice :
Marie est tellement FULL OF PROMISES, Marie, LENTEMENT MAIS SÛREMENT, va devenir la BEST CANADIAN WRITER.