Maria Pourchet pourrait écrire de plus petits livres. Elle le pourrait puisqu’elle a la capacité, assez fabuleuse, d’écraser ses phrases pour démultiplier leur sens.

« Je mesure l’importance de ma structure de conjointe au cratère qu’elle ouvre en s’effondrant ».

Cette phrase arrive très tôt dans le texte. En passant dessus trop vite on la comprend à peine, on la relit pour à notre tour mesurer la quantité de sens qu’elle contient. En deux propositions, Maria Pourchet fait ressentir les paradoxes d’une socialisation donnée, le prix à payer pour tenter de s’en émanciper. Dans Tressaillir, les extraits comme celui-ci abondent.

« On mesure sa nouvelle faiblesse au cas soudain moindre que les proches font de vos désirs. »

La lecture de cette phrase n’est pas si aisée et pourtant, de nouveau : une phrase de deux propositions et se voit déplié tout le tragique, pas si souvent abordé, des effets les plus silencieux d’une dépression sur nos relations sociales.

« Il avait été délicat dans son chantage au suicide mais il ne pouvait pas faire moins. »

Cette façon de faire rentrer un maximum de sens dans un minimum de mots forme aussi des écarts où Maria Pourchet déploie toute son ironie, sans délaisser la puissance d’évocation de son style.

Mais Maria Pourchet n’écrit pas des petits livres. Tressaillir n’est pas si gros, 325 pages. Sauf qu’en toute logique, si l’autrice cherche à décupler le sens de chaque mot, 325 pages font gros de sens. Et à la profusion générée au sein de la phrase par sa compression, s’ajoute la profusion générée par la volonté de multiplier ces phrases pleines de sens. Plein de phrases avec plein de sens.

J’écris que ces profusions s’ajoutent mais elles rentrent en concurrence. Lecteur, on se lasse. Autrice, Maria Pourchet ne trouve pas toujours l’équilibre. Parfois son style flirte avec le bon mot et, plutôt que de saisir quelque chose de nouveau, nous refourgue des tropes éculés.

« Beaux parents dans le bon endroit. Aux cimetières. »

Difficile de dire si c’est l’attention du lecteur ou celle de l’autrice qui s’amoindrit. Mais elle s’amoindrit. Et les phrases pleines de sens s’assèchent en formules. Désagréable impression finale d’avoir lu des formules à la chaîne. D’autant plus que Maria Pourchet file des métaphores, comme dans Feu et Western, entretenant les images que suggère leur titre. Tressaillir nourrit l’image de la forêt, de la biche chassée. Au début ces images fonctionnent : leur nouveauté crée des incongruités narratives et stylistiques, des décalages et des réflexions. Mais leur utilisation répétée les épuise.

S’épuise aussi la froideur de l'analyse. Si Maria Pourchet développe au début des analyses psychologiques fines, brutales, matérialistes, elles se font de plus en plus rare, s’approchent finalement d’une psychologie balisée. Elle n’en est probablement pas dupe, puisqu’elle essaie de faire le contrepoids avec des personnages qui font retour sur les actes et propos de sa narratrice principale. Le psychiatre et une adolescente, Lucie. Si le premier dispose d’une certaine épaisseur, l’intérêt de la seconde disparaît dans son extra-lucidité et son cynisme, intenable narrativement. Petit écueil qu’on pourrait ignorer – les passages de Lucie ne sont quantitativement pas nombreux. Ce qui pose problème, c’est plutôt ce devenir développement personnel des phrases initialement si puissantes. Ce devenir ne disparaît pas parce que le texte lui oppose une forme de miroir critique. Les phrases sont là et on les lit.

Tressaillir, comme les deux livres précédents de Maria Pourchet, est un petit laboratoire stylistique. A cet égard, il est génial. Je ne reproche pas au texte certaines tentatives stylistiques ratées. Je lui reproche d’en faire trop, et par ce trop de faire moins bien. Il aurait suffi de tout écourter. Ce qui aurait, par ailleurs, permis de se passer de l’ultime sursaut narratif, aussi dispensable que celui de Feu. Heureusement qu’un livre ne se résume pas à sa fin.

Bretzville
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le 6 déc. 2025

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