Roman de l’éphémère autant que de l’éternel

Il est des romans qui ne racontent pas, mais qui exhalent leur histoire. Un amour infini est de ces rares-là. Ghislaine Dunant y compose une partition délicate, presque suspendue, autour d’une rencontre imprévue entre Louise, femme française en voyage, et Nathan, astrophysicien hongrois en exil. Trois jours sur l’île de Ténérife suffisent à faire vaciller les certitudes, à ouvrir une brèche dans le tissu serré du quotidien.


Cela aurait pu n’être qu’une histoire d’adultère, une aventure au sens romanesque. C’est une parenthèse cosmique, un glissement subtil dans l’ordre des choses. Tels deux astres qui s’attirent sans se heurter, Louise et Nathan se découvrent dans le silence des volcans et dans les ruelles de La Laguna comme dans autant d’interstices du temps. L’amour n’est pas un événement. Sans jamais chercher à le capturer, le roman en souligne l’inéluctabilité, comme une force gravitationnelle inscrite dans la matière même du monde, une force ancienne et patiente qui affleure enfin à la surface.


Nathan, homme de science et d’exil, porte en lui les cicatrices d’un passé traversé par la guerre, la fuite et la perte. Affleurant sans jamais s’imposer, son drame personnel est là, dans les silences, les phrases retenues ou les regards qui s’attardent sur l’horizon. La pudeur douloureuse dans lequel il se dissout donne à la rencontre une densité particulière, comme si l’amour, ici, n’était pas une échappée mais une reconnaissance mutuelle de ce qui a été traversé.


Jouant un rôle presque chamanique, la nature n’est pas décor, mais, élément actif du récit et miroir des états intérieurs, se fait révélatrice des failles et des élans. Entre volcans endormis, forêts primaires et ciel immense, les paysages de Ténérife enveloppent les personnages comme pour mieux les déposséder de leurs repères et les rendre disponibles à une forme d’écoute nouvelle. Au contraire d’un enfermement, l’isolement insulaire se révèle une chambre d’écho où les voix intimes peuvent enfin se faire entendre, alors que, semblant peindre chaque scène à la lumière lente du couchant, la prose sensuellement contemplative de Ghislaine Dunant capte les vibrations du monde avec une précision presque tactile.


Pour la première fois, Louise n’est ni épouse ni mère, mais simplement elle-même face à un homme qui ne demande rien, n’attend rien, mais reconnaît. Muette et profonde, cette reconnaissance agit comme une lumière douce sur les zones d’ombre de sa vie.


Le roman s’achève sans trancher ni conclure, choisissant plutôt la douceur de l’impasse, une forme de paix discrète, presque murmurée. D’une délicatesse rare, ce dénouement ne résout rien mais apaise, comme si l’amour, même fugace, pouvait réconcilier sans réparer.


Un amour infini est un roman de l’éphémère autant que de l’éternel. Il ouvre, éclaire et modifie imperceptiblement la trajectoire intérieure de ses personnages en même temps que celle du lecteur. Comme une étoile filante qui ne laisse pas de trace visible, mais dont le passage transforme le ciel. Coup de coeur.


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le 16 sept. 2025

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