Quelques 900 pages après l’attaque de fourgon blindé la mieux écrite de l’histoire, je referme le dernier volet de trilogie sur les 60’s de James Ellroy, le souffle court, des images plein la tête et la gorge sèche. Ce coup-ci, c’est Wayne Tedrow qui fait le lien entre ce roman et American Death Trip. Wayne, l’un des personnages les plus torturé de l’intrigue, travaillant sur tous les fronts et faisant le grand écart entre deux idéologies. On retrouve aussi l’agent Dwight Holly à qui un Hoover vieillissant et fou ordonne de saboter deux organisations luttant pour les droits civiques des noirs. Le petit nouveau c’est Don Crutchfield, jeune voyeur débrouillard qui va se retrouver malgré lui lié à une conspiration de grande envergure. Tout ce petit monde se retrouve en orbite autour d’une femme. La Femme. Joan Rosen Klein. Figure invisible du communisme, manipulatrice quasi omnisciente.
Même si ce roman met moins en avant l’Histoire que les deux précédents, il n’en est pas moins passionnant. Notamment grâce à la multiplication des intrigues et l’enquête sur le braquage en toile de fond. Underworld USA déborde de personnages torturés, charismatiques, pourris, pitoyables. Ellroy construit un puzzle tentaculaire dans lequel chaque document, chaque phrase, chaque scène n’est pas là par hasard et où tout est lié. Underworld USA est un livre exigeant, presque fatiguant, mais l’effort qu’il demande n’est rien comparé à la jubilation éprouvée lorsque commence à apparaître la Vérité. Et cette Vérité ne peut être pleinement comprise qu’à l’aune de la trilogie et de son évolution en parfaite adéquation avec l’Histoire.
American Tabloid était un roman d’espionnage grisant, enjoué. Les personnages, tout puissants, conspiraient en secret sans réellement agir. Et lorsqu’ils passent réellement à l’action et influent le cours de l’Histoire à la toute fin du livre, ils ouvrent la boîte de Pandore. American Death Trip était une plongée dans la noirceur, la folie. Un style épuisant, des personnages malades qui ne font que s’enfoncer dans les profondeurs qu’ils ont eux-mêmes créée. Underworld USA est la suite logique, le bilan. Il en émane une ambiance poisseuse et triste. Le monde a déjà été détruit et les survivants cherchent des raisons de continuer à vivre. Si American Death Trip était un voyage sous LSD, le dernier opus est une perfusion de morphine.
La rédemption vient évidemment de la femme et le roman se termine sur une note finalement optimiste. Les rédemptions dont il est question prouvent une fois encore à quel point Ellroy, farouche écrivain de droite, est un personnage ambigu. Il met en tout cas un point final à la meilleure saga qu’il m’ait été donné à lire et à une pierre angulaire de littérature américaine.