Toujours dans cette volonté d’approfondir la période de Vichy, et après avoir lu l’incontournable France de Vichy de Robert Paxton, je souhaitais découvrir une synthèse récente qui puisse intégrer les dernières avancées de la recherche. Vichy, histoire d’une dictature, ouvrage collectif dirigé par Laurent Joly, coche parfaitement cette case.
Les onze historiens réunis proposent un exposé à la fois solide, accessible et remarquablement équilibré de toute la période. Le livre revient sur les conditions qui ont rendu possible l’effondrement de la République, la naissance de la dictature, la Révolution nationale, la collaboration, les persécutions antisémites, le STO, la Milice, les rapports avec Londres, le débarquement allié en Afrique du Nord et la radicalisation finale du régime. Il prolonge même son analyse au-delà de 1944, à travers l’épuration, les procès et la mémoire de Vichy.
L’une de ses principales qualités est de ne jamais réduire Vichy à un seul sujet, même si la participation de l’État français à la persécution et à la déportation des Juifs demeure le crime central qui permet de juger le régime. Les décisions politiques sont constamment confrontées aux réactions de la population, grâce notamment aux journaux de cinq témoins, parmi lesquels Léon Werth(je ne peux que plussoyer - incontournable et méconnu à lire de toute urgence), Maurice Garçon et Paul Morand. Cette attention portée à l’opinion donne une véritable profondeur au récit et permet de suivre le passage de l’attentisme à une désobéissance de plus en plus massive.
La comparaison avec Paxton s’impose nécessairement, mais les deux livres ne répondent pas au même besoin. En 1973, Paxton provoquait une rupture historiographique en démontant le mythe du bouclier pétainiste protégeant secrètement la France pendant que de Gaulle aurait manié l’épée. Aujourd’hui, cette thèse est discréditée chez les historiens, même si elle n’a pas totalement disparu du débat public. L’ouvrage dirigé par Joly ne cherche donc plus à provoquer le même choc. Il s’appuie sur cet acquis pour proposer une histoire plus globale, plus incarnée et enrichie par cinquante années de recherches.
Il montre surtout que Vichy ne fut ni une simple parenthèse administrative ni un régime condamné à subir passivement les volontés allemandes. Ses dirigeants disposaient de marges de manœuvre, ont fait des choix et se sont engagés volontairement dans une fuite en avant collaborationniste. Même après l’occupation de la zone libre en novembre 1942, le régime conserve pendant plusieurs mois une autonomie réelle avant de devenir progressivement un État milicien inféodé aux Allemands.
Un ouvrage de référence particulièrement complet pour découvrir ou approfondir la période à la lumière des recherches les plus récentes. Il marquera sans doute moins l’histoire que celui de Paxton, dont la portée dépassait largement sa seule qualité historique, mais il constitue aujourd’hui une synthèse plus ample, plus nuancée et probablement plus adaptée à celui qui souhaite comprendre Vichy dans sa globalité.