Vichy
8.5
Vichy

livre de Laurent Joly et Collectif (2025)

Abattre la République : les leçons de l'Histoire

Une lecture indispensable pour décrypter l’Occupation, mais aussi les dynamiques politiques de la France contemporaine. Si ce n’est pas le cœur de l’ouvrage et que Laurent Joly prend brièvement mais clairement position sur l’actualité politique dans sa conclusion, on ne peut s’empêcher de penser, à la lecture de cet ouvrage, à ce que l’extrême droite Vichyste a réalisé concrètement entre 1940 et 1944, au moment où ses héritiers politiques sont aux portes du pouvoir, à un an des élections présidentielles de 2027.


Construit selon une analyse chronologique claire, ce livre permet de mettre en ordre les mécanismes d'effondrement d'une démocratie. En maniant avec équilibre les écrits personnels et les déclarations officielles, les auteurs signent un livre documenté qui démonte les légendes révisionnistes. De la dérive collaborationniste menée par l'amiral François Darlan jusqu'au retour aux affaires de Pierre Laval, la prétendue neutralité ou le double jeu (Pétain le bouclier et De Gaulle le glaive) de cet "Etat Français" n'ont jamais existé. Le régime de Vichy a systématiquement choisi d'aligner ses intérêts économiques, policiers et militaires sur ceux du Troisième Reich contre les Alliés. Cette logique atteint son paroxysme, dans la dernière année du régime, avec le ministre de la Police, Joseph Darnand, jusqu'au-boutiste devenu officier de la Waffen-SS et ayant prêté allégeance à Hitler et plaçant sa police politique, la Milice, sous tutelle nazie, pour perpétrer sa répression meurtrière en France.


Cet ouvrage nous éclaire sur les réalités politiques et sociales de ces années noires, tout en les insérant dans le contexte plus large des secousses de la Seconde Guerre mondiale. Ce livre rappelle que la lutte pour le contrôle de l’Empire colonial constitue l’un des théâtres de confrontation les plus féroces entre la France Libre du général de Gaulle et le régime de Vichy. Dès l'été 1940, l'Empire devient le pivot de la légitimité internationale : pour de Gaulle, rallier les colonies est indispensable pour doter la France Libre d’une assise territoriale et d'un réservoir de troupes, tandis que pour Pétain, conserver le contrôle de l'Afrique et de l'Indochine est une des conditions pour maintenir l'illusion d'une souveraineté française face à l'occupant, et marchander une autonomie de façade avec l'Allemagne.


L’ouvrage décortique aussi les tensions au sommet de l’Etat entre Pétain et Pierre Laval, l'homme du « Je souhaite la victoire de l'Allemagne ». Derrière la propagande en images mettant en avant Pétain jusque dans nos manuels scolaires, c'est surtout Pierre Laval qui semble tirer les ficelles pour imposer son agenda et sa proactivité collaborationniste. Devançant les demandes allemandes, Laval exige même la déportation des enfants juifs sous le prétexte d'un « regroupement familial » à l'Est, organisant la mise à mort de familles entières. Ces atrocités finissent par fissurer les soutiens initiaux du régime. L'Église catholique, pourtant érigée en pilier moral de la « Révolution nationale », bascule dans le rejet lorsque l'horreur des déportations devient impossible à ignorer, portée par la voix de hauts représentants comme Monseigneur Saliège, l'archevêque de Toulouse, dont la lettre pastorale de 1942 résonna comme un pavé dans la mare de la conscience nationale.


Dans ce registre de la « résistance », ou en tout cas de la désapprobation plus ou moins marquée de la politique de Vichy, perceptible surtout avec le rejet du Service du Travail Obligatoire (STO) en 1943 dans les villes et les campagnes, l’ouvrage pose aussi avec acuité la question des responsabilités individuelles chez les élites. Face aux volontés collaborationnistes de Pierre Laval, le texte met en contraste le zèle de hauts fonctionnaires comme Maurice Papon à Bordeaux et le courage d'autres préfets qui avertissent les ennemis du régime. Je pense aussi au magistrat Paul Didier qui, fidèle au service de l’intérêt général, refusa de prêter serment à la figure de Philippe Pétain, contrairement à l’acte constitutionnel du 14 aout 1941. Chez les juges, on ne compte que sa seule démission. Il sera aussitôt révoqué par le pouvoir et immédiatement interné. C’est salutaire lorsque l’on apprend que chez les magistrats, militaires, enseignants et agents civils, il n’y a que peu de résistances à l’obligation de prêter serment par crainte des purges.


À l'heure où les tentatives de réécriture du passé se multiplient, la force de ce livre est d'éclairer, dans sa conclusion, le péril qui guette l'actualité politique française : la menace imminente d'une rupture du cordon sanitaire face à l'extrême droite, héritière du régime de Vichy. La conclusion rappelle qu'en 1945, le paysage politique est dévasté par le discrédit de la droite réactionnaire, laissant la politique aux partis issus de la résistance. Pour se reconstruire, la droite républicaine issue du gaullisme n’a jamais pactisé lors d’élections nationales avec l'extrême droite lepéniste, héritière du pétainisme. Ce cordon sanitaire, pour des élections nationales, a tenu pendant 80 ans. Puis le 11 juin 2024, lors des élections législatives anticipées consécutives à la dissolution de l’Assemblée nationale, le président du parti Les Républicains (LR), Éric Ciotti, a unilatéralement annoncé une alliance électorale avec le Rassemblement national.


Cet ouvrage, avec l'histoire de Vichy, nous apprend aussi que la première manœuvre de l'extrême droite lorsqu'elle arrive au pouvoir est de diviser la population et de modifier les règles du jeu institutionnel pour s'assurer d'y rester et d'étouffer l'État de droit. Vichy prouve qu'abattre la République est une entreprise parfaitement réalisable lorsque des opportunistes et des idéologues arrivistes envahissent les postes de pouvoir. Sous l’Occupation, le projet de l'extrême droite est connu : la mise en œuvre immédiate de mesures d'exclusion, de persécution et d'élimination des minorités (notamment à travers le statut des Juifs) et des opposants politiques, le tout masqué par une intense propagande nationaliste destinée à masquer l'absence réelle de moyens pour les politiques sociales promises.


Ce précédent historique résonne comme un avertissement direct face aux discours identitaires actuels et aux menaces qui pèsent sur l'État de droit. En montrant qu'abattre la République est une entreprise possible, ce livre dépasse le champ d’histoire pour devenir une œuvre d’utilité publique.


OG_LOC
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le 12 juil. 2026

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